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LA MAISON DE BARBERINE

Articles avec #histoire de vallorcine tag

Vallorcine en 1820

26 Juillet 2005 , Rédigé par ? Publié dans #Histoire de Vallorcine

"Valorsine présente des deux côtés de la vallée un assez bel amphithéâtre, où l'on reconnaît la main de l'homme tout à la fois laborieux et simple. De distance en distance on voit sur la pente des montagnes et dans le bas de petits hameaux et des chaumières, qui annoncent qu'il y a là des mortels condamnés à subir la sentence d'un travail pénible. Avec un terrain froid, des glaciers alentour, peu de soleil, beaucoup de nuages, des avalanches qui chaque printemps emportent du terrain, des récoltes et quelquefois des maisons, et qui obligent à des déblais considérables, de quels biens peut-on jouir pour prix de ses peines! Qui voudrait s'isoler du monde entier, vivre dans une parfaite retraite, se contenter de lait et de pain d'avoine, rêver mélancoliquement sur les bords d'un ruisseau, se plaire au fracas de la foudre, éviter le bruit des chars et jusqu'à la vue de leurs moindres traces, peut trouver à Valorsine de quoi contenter ses goûts solitaires.

"Les plus riches, ou plutôt, les moins pauvres des habitans ont des maisons en pierres, dont les murs sont très-épais à cause des avalanches, et les fenêtres très-petites et ouvertes en abat-jours du côté du midi (...).

"J'ai vu avec grand plaisir une preuve de l'attachement des Valorsins à la Religion, dans la digue ingénieuse au moyen de laquelle ils préservent l'église du ravage que font ces avalanches. C'est un mur en forme de contre-garde, d'environ 12 pieds d'épaisseur, présentant le sommet de l'angle aux ravines; dans l'intérieur sont deux terrasses qui soutiennent le mur; et au-dessus est placé l'édifice. Ces gens-là sentent bien, s'ils ne savent pas s'en rendre pleinement raison, que la piété, en attirant les bénédictions de Dieu, est le palladium des sociétés; ils sentent que respecter le temple qui est le palais représentatif du Monarque de la terre et des cieux, la demeure du père de famille, le rendez-vous de ses enfans pour l'honorer et le bénir, pour se former à son amour et pour recevoir le pain de vie, c'est rester en union avec le Dieu de la vie, et se mettre sous sa protection et sur la ligne des bienfaits qui procèdent de l'ordre établi par la Sagesse Suprême. Quelle belle philosophie que celle de la foi! Elle lie le monde visible avec l'invisible, le temps avec l'éternité, la créature avec le Créateur; elle met la faiblesse sous le bouclier de la toute-puissance; elle finit par enchaîner le Génie du mal.

"Le besoin rend industrieux: ces pauvres gens ayant peu de récoltes pour suffire à leur subsistance pendant leurs longs hivers, ont trouvé le moyen de préserver les graines de l'atteinte des rats, en établissant des greniers isolés de terre, c'est-à-dire, supportés à la hauteur de deux ou trois pieds par des piliers, dont chacun est couronné d'une pierre plate très-large, tellement que les rats qui arrivent au haut de ces piliers ne peuvent aller plus loin. Voilà, me disais-je, un des points de la guerre entre l'homme et les animaux. Quel roi qui tire tout à lui, qui ne regarde qu'à son intérêt et à son plaisir, et qui tous les jours immole ses sujets à son appétit, et qui plus est, à ses passions désordonnées! Et quels sujets qui cherchent souvent à se soustraire à leur roi, qui même le méconnaissent, le dépouillent, et quelquefois le dévorent! C'est le désordre même. Je ne puis trop me le demander: serait-ce là l'état de création? (...)

"Au sortir du village de Valorsine commence la vallée de la Tête-Noire, ainsi nommée à cause de l'épaisseur des forêts, de la couleur noirâtre du roc dans plusieurs endroits, et de la profondeur du précipice au fond duquel va couler la rivière appelée l'Eau-Noire."

(Extrait de Promenades philosophiques et religieuses aux environs du Mont Blanc, par C.E.F. Moulinié, pasteur de l'église de Genève, 1820). Nous devons ce texte à l'obligeance de M. Boissonnas.

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Histoire de la "turne", de l'église

26 Juillet 2005 , Rédigé par Charles Gardel Publié dans #Histoire de Vallorcine

En 1808, J.-P. Pictet (célèbre à Vallorcine pour "la cabane à Pictet", abri sommaire établi sur la calote sommitale du Buet) écrivait dans son Nouvel Itinéraire des vallées autour du Mont-Blanc: "L'église (de Vallorcine) est remarquable par un rempart en maçonnerie remplie de terre semblable à cet ouvrage de fortification que l'on appelle la contre-escarpe." Le texte que nous publions en page 4 manifeste la même admiration pour cette "digue ingénieuse". C'est de ce rempart remarquable que Charles Gardelle nous parle ci-dessous.

Deux murs se rejoignant à angle aigu en forme d'A majuscule ou d'étrave: voilà une bonne solution pour fendre une avalanche et protéger des constructions à l'aval. Ce moyen a été inventé par les montagnards bien avant qu'il n'existe des ingénieurs formés dans les grandes écoles.

Cette protection s'appelle à Vallorcine une tourne (turne en patois). Les tournes se rencontrent assez souvent dans les zones d'alpages depuis l'Autriche à l'est jusque dans le Queyras (chalets de Clapeyto) au sud.

Longtemps les Vallorcins se sont embauchés comme alpagistes et ils avaient pu observer les tournes au cours de leurs pérégrinations.

Il existe au moins deux tournes dans notre vallée. L'une, moins connue et minuscule, au hameau pastoral des Montets (v. photo page suivante), orientée face aux avalanches de l'Aiguillette; l'autre en haut de l'église. Celle de notre église est célèbre, mais non unique en son genre. Michel Ancey en a repéré une protégeant l'église d'Oberwald, dans le Haut-Valais (non loin du glacier du Rhône et de la Furka -- v. photo page suivante) (1).

L'église de Vallorcine avait été endommagée par l'avalanche de 1594. Elle restait protégée par une "mauvaise tourne". Dans l'hiver 1719-1720 une forte avalanche montra qu'elle était insuffisante. Une nouvelle tourne fut construite en deux ans aux prix de 4 500 journées de travail. Mais nos Vallorcins étaient habitués aux durs travaux accomplis en commun (les "manoeuvres", selon le terme habituel dans la vallée). La tradition orale veut que les pierres en aient été descendues en traîneau sur la neige. Les meilleures pierres provinrent des Ruppes, le remplissage, des pierriers du voisinage. On peut noter en effet qu'ils sont plus rares aux abords de l'église. Cette nouvelle tourne fut plusieurs fois renforcée par la suite, après la reconstruction de l'édifice en 1755-1756. A la suite de l'avalanche du 15 janvier 1843 qui renversa le clocher, le mur sud fut prolongé. De nouveaux travaux furent entrepris en 1861. Enfin, après la dernière grande avalanche de l'hiver 1952-1953, le mur sud fut surélevé avec des pierres descendues cette fois par câble. Ce dernier travail ne fut pas accompli par une manoeuvre, mais par une entreprise (2).

La tourne actuelle semble largement suffire, d'autant que les pentes les plus raides se reboisent. Restons prudents: les avalanches sont le lot de Vallorcine.

Charles Gardelle

P.S.: Les lecteurs curieux de détails supplémentaires pourront lire à ce propos le chapitre 4 du livre de Mme Germaine Lévi-Pinard (p. 61) sur Vallorcine au XVIIIe siècle et la p. 28 du livre de Françoise et Charles Gardelle, Vallorcine (éd. Textel), lequel sera en vente au musée à partir de 1991.

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La charte d'albergement de 1264

26 Juillet 2005 , Rédigé par Bonnefoy Perrin, an 1264 Publié dans #Histoire de Vallorcine

 

Les spécialistes de l'onomastique ou science des noms propres savent que, du fait de la permanence du relief, les noms de rivières et de montagnes sont normalement les plus anciens et par là même les plus précieux.

Après avoir parlé des premiers dans le n° 1 d'E v'lya (c'est-à-dire d'hydronymie), je vais essayer d'aborder les seconds, c'est-à-dire l'oronymie. Cependant, avant de tenter, dans le prochain numéro, d'expliquer des termes aussi difficiles que Loria, le Buet ou le Gros Nol (par exemple), je propose ici, comme on me l'a demandé à plusieurs reprises, la traduction de la charte d'albergement de 1264.

Y figurent justement, sinon les plus anciens de ces noms, du moins ceux qui sont le plus anciennement attestés. On pardonnera à la traduction ses lourdeurs, dues à un souci de fidélité, quelques incertitudes et peut-être même des erreurs, le texte latin n'étant pas des plus limpides.

"Nous frère R(ichard), prieur du prieuré de Chamonix (1), du diocèse de Genève, à tous ceux qui liront le présent texte, faisons savoir que sciemment et de plein gré, sans y avoir été conduit par quelque ruse ou crainte, mais assuré de droit et de fait, nous avons donné et concédé, en notre nom et au nom de nos successeurs, à titre d'albergement perpétuel, aux Teutoniques (1) de la vallée des ours (1) et à leurs héritiers, la moitié de la vallée des ours susdite.

"Cette vallée est délimitée d'un côté par l'eau appelée Barberine (1), d'un autre par la montagne appelée Salenton (1), d'un autre par le lieu où naît l'eau appelée Noire (1) jusqu'à la limite qui sépare le territoire de Martigny (1) et le territoire de l'église de Chamonix (2).

"De même, nous signifions que les hommes susdits nommés Teutoniques, et leurs héritiers demeurant au même endroit, soient les hommes liges du susdit prieuré de Chamonix et soient tenus d'acquitter annuellement à la fête de saint Michel archange huit deniers de service et à la Toussaint chaque année quatre livres de cens au prieur de Chamonix du moment, sommes à verser et à acquitter intégralement.

"Et si quelqu'un des susdits Teutoniques veut se déplacer en un autre lieu, nous faisons savoir qu'il pourra emporter ses biens meubles avec lui librement et absolument, ainsi que vendre ses propriétés, le droit du domaine de Chamonix étant sauvegardé, mais à des hommes liges du dit prieuré et non à d'autres.

"D'autre part, ils pourront demeurer en paix et libres de menées (3), de visites (3) et de corvées et, dans le respect des autres usages, droits et coutumes de l'église ou du prieuré de Chamonix, ils doivent obéir au prieur du dit lieu et sont tenus de répondre en tous points, dans le respect des droits de propriété et de seigneurie du dit prieuré conformément à ce qui est en usage et jouissance chez les autres hommes de Chamonix. En foi de quoi nous, prieur susdit, avons apporté notre sceau pour qu'on l'appose sur la présente page.

"Fait au cloître de Chamonix, l'année du seigneur 1264, le deuxième des ides de mai (le 14)."

(Documents sur le prieuré de Chamonix, Bonnefoy Perrin, tome I, n° 10, p. 19)

 

(1) Nous reproduisons ici les formes latines exactes des noms propres: Campusmunitus, Theutonici, Vallis ursina, Berberina, Salansuns, Martigniacus.

(2) La vallée se trouve ainsi délimitée par ses quatre points d'entrée possibles: le confluent avec la Barberine, laquelle marque la limite nord-nord-est; le col du Salenton, qui marque la limite sud-ouest; la source de l'Eau noire (en gros, le col des Montets), qui marque la limite sud; et enfin la ligne de séparation des eaux (en gros, le col de Balme) entre la vallée de Trient, appartenant à Martigny, et celle de l'Arve, appartenant au prieuré; cette ligne marque la limite est-sud-est.
La note de Perrin expliquant cette dernière limite par la chaîne de montagnes qui va des Perrons au Cheval blanc, au lieu de permettre de définir les limites de la vallée, les rend confuses et conduit à supprimer l'un des deux versants.

(3) Menaydae: obligation d'effectuer certains transports. Sectores: obligation d'effectuer certaines visites.

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Vallorcine et le Martigny-Châtelard

26 Juillet 2005 , Rédigé par Bernard Laville Publié dans #Histoire de Vallorcine

 

Dans le n° 3 d'E v'lya, nous avons vu comment le chemin de fer était arrivé à Vallorcine depuis le Fayet. Voyons maintenant ce qui s'est passé du côté valaisan pour faire la jonction avec la vallée du Rhône.

De ce côté, la topographie des lieux rendait encore plus difficile une liaison entre le Valais et la vallée de Chamonix, qu'elle soit routière ou ferroviaire. Avant que ne soit réalisée, après l'annexion de 1860, la route du col des Montets, la plus grande partie du trafic du Valais vers Chamonix passait par le col de Balme. La vallée de Vallorcine offrait alors un aspect des plus sauvages.

Jusqu'en 1824, tous les transports se faisaient par mulets et les voyageurs franchissaient le col de Balme souvent en chaise à porteurs. L'ouverture d'une route carrossable en 1824 marque le début de la période des calèches et des diligences.

C'est seulement en 1890 que trois demandes de concession sont déposées en vue de l'établissement d'une voie ferrée entre le Valais et la France. Pour des raisons diverses, aucune n'est retenue.

En 1899 et 1900, trois nouvelles demandes de concession pour la construction d'un chemin de fer électrique à voie d'un mètre sont déposées au Département fédéral des chemins de fer. Celles-ci émanaient de MM. Defayes, Strub, Amrein et Gillieron pour un chemin de fer partiellement à crémaillère de Martigny au Châtelard par Vernayaz et Salvan, et deux autres groupes pour un chemin de fer à adhérence avec rampes de 8 % de Martigny au Châtelard par le col de la Forclaz et pour un chemin de fer de Vernayaz à Finhaut par Salvan avec élévateur-transbordeur pour voitures automotrices jusqu'à Salvan.

Dans son message aux chambres du 16 avril 1901, le Conseil fédéral se prononça pour la concession par le col de la Forclaz. Mais à la suite d'une longue et vive discussion, les chambres fédérales accordèrent, le 20 décembre 1901, malgré le préavis du Conseil fédéral, la concession d'un chemin de fer de Martigny-gare Jura-Simplon (ce n'étaient pas encore les C.F.F.) au Châtelard Trient par Vernayaz, Salvan, Finhaut ainsi que de Martigny-gare Jura-Simplon à Martigny-bourg, à MM. Defayes et consorts pour le compte d'une société par actions à constituer.

La concession fut cédée à la Compagnie du chemin de fer de Martigny au Châtelard, constituée le 10 juin 1902 sous les auspices de la Société franco-suisse pour l'industrie électrique à Genève, qui fut chargée de procéder aux études complètes et de diriger les travaux de construction du chemin de fer. Les études, commencées avant l'octroi de la concession, furent achevées en 1903. Le premier coup de pioche pour la section Martigny-Salvan fut donné le 24 novembre 1902. En novembre 1903, on attaque Salvan-Frontière. La ligne a été achevée en 1906 et ouverte à l'exploitation le 20 août de la même année. Compte tenu de la topographie locale et de l'importance de travaux d'art qui en ont découlé, on peut dire que les travaux ont été menés à bonne allure, eu égard également au climat rude de la partie haute de la ligne, susceptible d'arrêter les travaux pendant l'hiver.

Dès lors, la ligne fonctionne sans interruption. Ici, point de suspension hivernale du trafic comme cela était le cas entre Montroc et Vallorcine jusqu'en 1936.

Comme du côté français, il en est résulté une très sensible amélioration des conditions de voyage; quand on songe seulement à ce qu'était la route de Salvan à Vernayaz avec ses innombrables lacets très serrés et fort pentus, on comprend ce que le chemin de fer a pu apporter, même en tenant compte de la relative lenteur des trains, qui au début mettaient une heure et demie pour parcourir les 19 kilomètres séparant Martigny-Jura Simplon puis C.F.F. du Châtelard, qui s'appelait alors Châtelard-Trient. Et les Valaisans pouvaient enfin rallier la vallée de Chamonix (sauf en hiver jusqu'en 1936), ce qui était un des buts de la construction de la ligne dont la raison sociale était "Compagnie du chemin de fer de Martigny au Châtelard (ligne du Valais à Chamonix)".

Est-il besoin d'insister sur la présentation des gares, toujours impeccables au fil des ans, ce qui n'est hélas pas toujours le cas chez nous!

Le matériel roulant pourtant très robuste commençait à accuser son âge dans les années 1950 et l'on mit à l'étude un nouveau matériel que l'on souhaitait pouvoir faire circuler jusqu'à Chamonix. En fait, après la mise en service du nouveau matériel S.N.C.F. en 1958, ce ne sont que des voitures-pilotes M.C. qui seront raccordées à Vallorcine aux trains français, et seulement l'été à certains trains.

Le développement du tourisme, notamment le passage par cet itinéraire remarquable de nombreux étrangers (asiatiques, américains, anglais, allemands) rend de plus en plus insupportable le changement de train à Vallorcine ou au Châtelard-Frontière.

Le matériel M.C., bien que remarquablement entretenu, commence à dater un peu (sauf la rame triple mise en service en 1979) comme celui de la S.N.C.F. Aussi en a-t-il été décidé un renouvellement partiel, permettant de faire enfin circuler des trains directs Saint-Gervais-Martigny. Du côté M.C., on envisage l'achat de deux éléments automoteurs doubles; côté français, la S.N.C.F. en achèterait deux, et les collectivités locales deux également. Au total, six rames conçues selon les caractéristiques les plus récentes pour ce genre de matériel.

Un ballon d'oxygène pour ce parcours qui ne peut qu'amener de nouveaux clients, ce dont Vallorcine doit largement profiter. L'un de ses atouts n'est-il pas le caractère agreste de sa vallée, pas encore défigurée par le béton? A condition que l'on sache le préserver.

Bernard Laville, retraité S.N.C.F. (Lyon)

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Tête Noire

25 Juillet 2005 , Rédigé par Charles et Françoise Gardelle Publié dans #Histoire de Vallorcine

Les Vallorcins au début du XIXe siècle sont en relation avec le monde extérieur essentiellement par Martigny. Ils accomplissent là leurs transactions commerciales, notamment le lundi, jour du marché. Ils vendent les seilles et le drap fabriqués à la maison pendant l'hiver et, à la foire d'automne, le bétail engraissé sur les alpages. Ils achètent le complément de céréales qu'ils ne peuvent produire, le porcelet qu'ils engraisseront, le jeune bétail qu'ils inalperont.

Ils possèdent aussi des vignes sur le versant du col de la Forclaz dominant Martigny. Pour travailler leurs terres et faire leur vin ils vivent, quelques semaines par an, dans leurs mazots regroupés en trois hameaux: Plan-Cerisier, Le Perray et les Ecotins. Les mazots ont une cave en pierre, enterrée à l'amont, surmontée d'une chambre en bois.

Ils vont aussi à Martigny ou dans ses environs pour trouver une embauche saisonnière, au printemps dans les vignes, à l'automne pour vendanger et peigner le chanvre. Certains s'y installent à demeure comme domestiques ou artisans: tailleur, tonnelier. Parfois ils s'y marient. Les nouvelles du monde extérieur montent de là vers Vallorcine.

Les Vallorcins se rendent donc fréquemment à Martigny. Ils ne peuvent alors utiliser qu'un chemin muletier longeant les gorges de Trient et remontant ensuite le col de la Forclaz. La hotte sur l'épaule, lourdement chargés, ils mettent seulement quatre ou cinq heures pour effectuer le trajet. Pourtant le chemin est difficile, car il doit passer une barre rocheuse dans le quartier de Tête Noire.

Les voyageurs de la fin du XVIIIe siècle devaient redouter ce mauvais passage, le Maupas, comme le raconte De Saussure (1) en 1786: "En partant de Trient, on commence à monter une pente couverte de débris feuilletés. On ne trouve de roche en place qu'un peu avant l'arrivée des roches escarpées, à un endroit appelé Maupas. Le mot veut dire le mauvais pas. Il faut monter là des espèces de marches naturelles hautes et étroites au bord du précipice. Les mulets y passent sans aucun danger. Les voyageurs feront bien cependant de mettre pied à terre."

Bourrit (2), en 1792, dramatise l'exode des émigrés fuyant la révolution française. Il les voit passer avec "des mulets ayant de chaque côté des paniers où étaient des jeunes personnes que l'on avait couvertes d'un voile pour leur ôter la vue des précipices et des horreurs de cette route, tandis que leur mère la parcourait à pied en chancelant à chaque pas, les mains élevées vers le ciel pour lui demander sa protection".

Les Vallorcins, eux, ne sont pas effrayés par le Maupas. Leur syndic, en 1804, indique seulement que du côté de Martigny "les chemins sont impraticables et les voitures par là même, absolument étrangères". Mais par temps de neige, c'est-à-dire pratiquement tout l'hiver où le Maupas ne voit pas le soleil, le passage est périlleux, même pour des montagnards. Un autre syndic en 1839 précise que "le mauvais temps qui n'avait pas cessé depuis le 2 avril rendait le passage de la Forclaz et de la Tête Noire, je ne dis pas impraticable, mais dangereux."

Ce chemin muletier est-il encore visible aujourd'hui? Lorsqu'on va de Vallorcine à Martigny par la route actuelle, à l'entrée du tunnel, on croise un sentier balisé montant de Troulero aux Ieurs. De là on reconnaît encore vers Tête Noire un chemin escarpé descendant en lacets en dessous de la petite route actuelle des Ieurs. Sur l'ancien cadastre de Trient ce passage s'appelle le Pas de l'âne. Le terme de Maupas n'est pas mentionné. Est-ce le vieux chemin? Nos lecteurs pourront peut-être apporter une réponse.

Vers le milieu du XIXe siècle les touristes, de plus en plus nombreux, circulent entre Chamonix et Martigny. Mais leurs déplacements sont gênés par le Maupas qui ne peut se franchir qu'à pied ou à mulet. Un autre itinéraire passait par le col de Balme d'où l'on découvrait un magnifique panorama. Mais il ne pouvait se faire qu'après la fonte de la neige et toujours à pied ou à mulet.

Aussi, en 1840, les Valaisans construisent une véritable route et suppriment le Maupas en creusant, au sud de Tête Noire, un petit tunnel, abandonné aujourd'hui mais encore visible. Les outils des mineurs sont appointés à Vallorcine, dans la forge Claret du Mollard. On peut actuellement marcher sur un tronçon de cette première route, au-dessus de Troulero.

Le passage des voitures à cheval favorise le tourisme. Des hôtels se construisent au Chatelard, à Tête Noire, à Trient, au col de la Forclaz. L'hôtel de Tête Noire est alors une bâtisse imposante, dans le même style que celui du Montenvers. Il a été lithographié par le célèbre alpiniste Whymper, partant de Chamonix pour le Cervin en 1865. Les Vallorcins d'un certain âge et les vieux habitués de Vallorcine ont pu encore le voir.

Les hôteliers aménagent le site, édifient un belvédère qui permet de mieux contempler la petite vallée de Trient, et tracent un sentier pour descendre dans les gorges au confluent du Trient et de l'Eau Noire. Des escaliers de bois permettent de franchir les passages les plus scabreux et des passerelles facilitent la circulation dans les gorges. On paye un franc pour les emprunter.

Les escaliers ont été, pour la dernière fois, remis à neuf en 1932. On peut s'y aventurer aujourd'hui, mais avec une extrême prudence car ils sont vermoulus et en partie effondrés. Il est préférable d'atteindre le confluent des deux torrents par un sentier partant de Finhaut ou par celui de Troulero.

L'hôtel de Tête Noire souffrit de l'ouverture de la voie ferrée en 1908. La petite route fut délaissée par les touristes. Après la deuxième guerre l'hôtel est fermé. Une boucherie vivote au rez-de-chaussée.

L'hôtel fut détruit peu après 1955 pour permettre la construction de la large route que nous empruntons aujourd'hui. Les touristes passent rapidement, très peu s'arrêtent quelques minutes. Ils ne peuvent plus éprouver les frissons de leurs devanciers. Le Maupas n'existe plus. Tête Noire n'est plus qu'une pancarte plantée là pour indiquer l'arrêt des cars postaux. Les relations des Vallorcins s'établissent de préférence, aujourd'hui, du côté de Chamonix.

Charles et Françoise Gardelle
(auteurs du livre Vallorcine, histoire d'une vallée, éd. Textel, 1988; distributeur: Didier-Richard, Grenoble).

(1) Savant genevois qui réussit la deuxième expédition au Mont-Blanc.

(2) Egalement Genevois, il fréquenta le Buet, d'où le lieu-dit la Table au Chantre.

Dans les deux pages suivantes, deux gravures de William Bartlett, artiste anglais de la période romantique (1809-1854) concernant l'itinéraire de la Tête Noire.

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La Mappe de 1730

25 Juillet 2005 , Rédigé par ? Publié dans #Histoire de Vallorcine

Bien avant la réalisation d'un véritable cadastre en France, le roi de Piémont Charles-Emmanuel III décide de faire établir un relevé géométrique complet des propriétés de ses divers Etats. Vers 1730, l'ensemble de la Savoie est donc l'objet d'une étude systématique. Le prince veut appuyer sa fiscalité (la taille) sur des bases sûres et équitables.

Il faut conduire ces travaux de façon rigoureuse. On envoie donc dans des groupes de paroisses, comme le Prieuré, une équipe de trois spécialistes venus de l'autre côté des Alpes. Ils sont logés chez l'habitant, mais ils paient vingt sols par jour les porteurs de piquets, les traîneurs de chaînes d'arpenteur, les "indicateurs" et les "estimateurs" chargés de les aider à repérer les parcelles et à en évaluer le "degré de bonté".

Des cartes minutieuses sont établies par secteurs. On les juxtaposera ensuite dans un ensemble nommé mappe où toutes les parcelles seront numérotées (il y en aura 7192 pour tout Vallorcine) avec registres correspondants, et un double pour Turin. Rousseau raconte dans les Confessions (l. 4) qu'il y a travaillé pendant huit mois. Les documents relatifs à la mappe sont ensuite remis pendant quinze jours aux paroisses, en vue d'observations et de corrections.

Cette mappe est une sorte de papier collé sur une toile elle-même enroulée. Les deux exemplaires ont souffert du temps (déchirures, certains numéros peu lisibles, etc.). L'échelle étant au 1/2372e, la mappe a une longueur d'environ 4 m, une largeur de 3 m, mais seule la partie centrale est dessinée, puisque les biens paroissiaux ne sont pas divisés en parcelles. Mais, à Vallorcine, si ces dernières sont parfois minuscules, d'autres assez grandes, aucune n'est démesurée.

Le relief n'est pas indiqué, mais on voit bien cours d'eau et chemins (par exemple, la route qui va du Sizeray en Suisse passe devant l'église et le moulin Semblanet, mais évite le Molard et Barberine). L'ensemble est une oeuvre d'art: chaque parcelle bâtie ou non est représentée par des couleurs (du rose pour les maisons à un bleu-vert pour un marais), mais surtout par des dessins schématisés selon la nature du terrain: champs, teppes, forêts.

La mappe est assortie de deux types de documents. Tout d'abord les "numéros suivis", suite des nombres inscrits sur la mappe et permettant de trouver le nom des propriétaires (et aussi le lieu-dit ou "mas", etc.). Les auteurs de la mappe n'ont pas suivi un ordre rigoureux. Ils sont allés du bas vers le haut de la vallée et l'ont découpée en bandes (par exemple, les 204 premiers numéros de Barberine au pied du Sizeray sur la rive droite de l'Eau Noire), mais ces bandes sont disposées curieusement: on traverse d'une rive à l'autre ou on redescend la vallée après l'avoir remontée jusqu'à un certain point fixé sans raison apparente; ainsi un 1992 voisine avec un 6939 du côté des Montets. On peut imaginer que ces tranches ont correspondu à des journées de travail. On peut aussi penser que les indicateurs n'étaient pas les mêmes d'un village à l'autre, d'où des problèmes de coordination.

Quant aux tabelles, elles récapitulent pour le fisc l'ensemble des propriétés. On y trouve donc la liste alphabétique des propriétaires vallorcins (tous paysans y compris le curé), même ceux qui ne sont pas chefs de famille, et parmi eux un certain nombre de femmes (veuves en général). L'ensemble des bâtis et terrains possédés par un individu s'y trouvent récapitulés dans l'ordre des numéros: à la moindre parcelle correspond l'indication de la nature du terrain, de ses dimensions en mesures savoyardes et piémontaises et de sa valeur fiscale (ou bonté).

On peut donc y voir facilement quel était le plus riche Sourzeriard ou le plus pauvre Barberin, combien chacun avait de granges ou de greniers en plus de sa maison, quelles industries existaient déjà dans la vallée (par exemple les deux moulins à bois et à grain, le battoir et le foulon installés sur l'île de l'Eau Noire au pied du Molard). Chaque famille peut remonter avec de bonnes chances de ne pas se tromper jusqu'à ces documents pour savoir qui habitait sa maison au début du XVIIIe siècle. On y peut faire aussi des découvertes, comme cette chapelle du Saint-Esprit construite dans l'angle de la Tourne derrière l'ancienne église, ou cet ensemble de maisons dominant Barberine non loin du Ran.

Comme on le voit, une entreprise du pouvoir royal piémontais, plus de cinquante ans avant la première annexion de la Savoie par la Révolution, aboutit à donner aux Vallorcins le moyen d'avoir une meilleure connaissance de leur passé, une raison supplémentaire de s'y intéresser et, comme le montrent les documents reproduits dans ce n° 2 d'E v'lya, de quoi alimenter la curiosité ou les recherches érudites.

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La première auberge de Vallorcine

25 Juillet 2005 , Rédigé par Françoise et Charles Gardelle Publié dans #Histoire de Vallorcine

Une des gravures représentant la première auberge de notre petite vallée vient d'être acquise par le musée. Voici l'occasion de s'interroger sur les débuts du tourisme à Vallorcine. Il est impulsé par le voisinage de Chamonix, car Vallorcine est une des deux voies d'accès savoyardes vers le pays du Mont-Blanc.

Le tourisme commence au début du 18e siècle, époque où le public cultivé d'origine bourgeoise ou aristocratique s'éprend de la nature. Rousseau a été le chantre le plus célèbre de cette tendance. Les premiers arrivants connus furent les Anglais avec Windham et Pococke, montés à Chamonix durant l'été 1741. Par la suite, la clientèle resta longtemps britannique, mais pas seulement. Les Genevois tout proches accourent, notamment Bourrit et de Saussure. Bourrit est le premier à nous signaler avoir couché à Vallorcine, car la plupart des voyageurs s'efforcent d'accomplir d'une seule traite le parcours Martigny-Chamonix. On préfère généralement passer par le col de Balme plutôt que par notre vallée.

Bourrit a été hébergé par un Coutériard (habitant du Couteray). Les Coutériards sont les plus proches du sommet convoité: le Buet. Comment a-t-il été nourri et logé par l'habitant? Par d'autres voyageurs, nous savons que le vin monté de Martigny est toujours offert, ainsi que le riz au lait qui est pour le Vallorcin le plat des jours de fête ou des relevailles de la jeune accouchée. L'usage du riz s'explique par l'appartenance de la Savoie au royaume de Piémont, pays producteur. Il est à peu près certain que l'on cède au voyageur aisé le chambron ou le pêle afin qu'il y passe la nuit. Si Bourrit avait couché dans le foin, il nous l'aurait écrit.

Mais en pays catholique, il est une tradition bien connue: à défaut d'hôtel, le voyageur frappe à la cure. Ainsi furent logés au Breuil (Val d'Aoste) les premiers alpinistes qui tentèrent le Cervin. Il en est de même à Vallorcine où les touristes les plus nombreux au presbytère furent les officiers espagnols (janvier 1743-janvier 1749), puis français sous la Terreur (1793-1794) et à nouveau lors de la défaite napoléonienne (décembre 1813). Les officiers révolutionnaires furent de véritables pillards qui brisèrent le fourneau de pierre; les officiers de Napoléon, eux, payèrent.

Après 1815, le retour à la paix permet un certain essor du tourisme. Mais l'absence d'un véritable chemin en Valais entre la frontière et Trient limite le passage par Vallorcine et fait préférer, après la fonte des neiges, l'itinéraire moins dangereux de Balme.

Aussi il n'est pas encore question de bâtir un hôtel. Les Semblanet, une des familles les plus entreprenantes, se contentent d'ouvrir une première auberge dans leur maison. Ils ont bâti une forge au bord du torrent et exercent déjà le commerce avec des mulets (les seuls de Vallorcine). Leur demeure du Siseray est particulièrement bien placée, au bord de la route; les voyageurs venus du Valais viennent de grimper la rude côte montant de la frontière à l'église.

A coup sûr, l'auberge Semblanet fonctionne en 1821 lors du passage d'Ebel. En 1832, "les étrangers" y sont reçus fort amicalement, mais il leur faut se contenter de riz, de laitage et d'une sorte de gâteau. S'il est nécessaire de coucher, il faut demander l'hospitalité à la cure.

Le premier hôtel ne sera construit qu'en 1852 à Barberine (voir photo p. 13) par la commune, grâce à une "manoeuvre" de tous les habitants. Il périclitera, rapidement concurrencé par les hôtels de Tête Noire, de Trient, du col de la Forclaz, souvent tenus par les Argenteraux, qui sont déjà en conflit avec les Vallorcins à propos des pâturages. Il faudra attendre l'arrivée du train (1908) pour que Vallorcine possède tout un équipement hôtelier.

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Les écoles de Vallorcine

25 Juillet 2005 , Rédigé par Françoise et Charles Gardelle Publié dans #Histoire de Vallorcine

Le thème de l'instruction a été étudié dans le livre édité en 1988 chez Textel sur Vallorcine (1). Nous y renvoyons le lecteur: ici nous nous bornerons à traiter de la question des locaux.

Des instituteurs recrutés parmi les Vallorcins pratiquent dès le début du XIXe siècle. L'école ne fonctionne que durant les cinq mois d'hiver tant que les enfants ne gardent pas le petit troupeau de la famille. Mais il n'y a pas encore de locaux spécialisés. Les maîtres enseignent dans des maisons particulières au Mollard, au Sizeray, au Morzay. Il est précisé dans le contrat d'embauche que "la chambre pour la classe sera annuellement fournie par le régent". Le régent désigne ici l'instituteur.

Cette solution était peu pratique. Dès 1846, le conseil envisage la construction de véritables locaux scolaires. Le Sizeray installe à ses frais une école dans un bâtiment spécialisé mais trop petit. La commune était pauvre et le conseil délibéra pendant de longues années avant de prendre une décision. Enfin, en 1874, deux écoles neuves accueillirent les enfants au Plan du Sizeray et au Nant. Ainsi nous retrouvons la distinction entre l'aval et l'amont qu'imposait d'ailleurs la géographie.

Ces constructions furent probablement l'une des dernières "manoeuvres" de la vallée. La "manoeuvre" peut se définir comme une tâche collective au service de la communauté. Les Vallorcins en effet fabriquèrent eux-mêmes la chaux nécessaire, taillèrent les ardoises et les charpentes, approvisionnèrent les pierres. Elles ne manquaient pas dans les murgers et la disparition d'un murger permettait par ailleurs de gagner quelques mètres d'herbe et de culture.

Barberine en aval restait isolé, la montée des petits Barberins jusqu'au Sizeray était dangereuse à cause de l'avalanche du Nant du Rang. Mais il aurait été trop coûteux de construire une troisième école. Un des propriétaires du hameau céda temporairement mais gratuitement le local nécessaire. L'administration trouva exagérée l'existence de trois écoles pour 500 à 600 habitants. La ténacité des Vallorcins l'emporta.

Ces premiers locaux étaient bien modestes et assez vite à la fin du 19e siècle, le conseil envisagea d'autres locaux plus vastes et plus confortables. A nouveau on délibéra longuement. Les plans d'architectes furent approuvés dès 1893 mais l'argent manquait.

La IIIe République veillait. A cette époque de conflit entre monarchistes et républicains, les Vallorcins n'avaient aucune raison d'être monarchistes; anciens Sardes, la maison de France ne représentait rien pour eux. Très vite, dans les isoloirs, l'électeur se prononça pour la République, anticléricale à l'époque. Le même jour la masse des électeurs assistait à la messe. La République reconnaissante accorda aux Vallorcins une subvention de 19 000 F, soit les trois quarts des devis.

Cette fois, il n'y eut plus de manoeuvre, les travaux furent accomplis totalement par les entrepreneurs. Ainsi à la rentrée scolaire d'octobre 1902 s'ouvrirent les deux écoles utilisées encore aujourd'hui au Plan et au Nant. C'est là que les écoliers photographiés en 1910 (cf. p. 10) apprirent à lire, écrire et compter.

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