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LA MAISON DE BARBERINE

Articles récents

Histoire d'une cloche

26 Juillet 2005 , Rédigé par Jules Ancey Publié dans #Personnages Vallorcins

Il était une fois un vieux prêtre, l'abbé Claret (1), retiré du saint ministère et revenu dans sa paroisse natale. Ayant probablement une certaine fortune, il avait fait construire près de chez lui une chapelle, presque une église, avec un clocher pourvu d'une cloche unique. Plus tard, le clocher de la chapelle, tombant en ruine, devint dangereux et fut abattu.

Par la suite, la guerre sévit entre la France et l'Allemagne. Il fut question d'assurer la victoire grâce à "l'acier victorieux" (2). La guerre durant, la pénurie était venue et le gouvernement d'alors ordonna que tous les citoyens apportent sur les quais de gare leurs détritus ferrugineux. La cloche fut donc descendue jusqu'à la gare de Vallorcine, où elle échoua inutilisée sur le tas de ferraille de l'endroit. On l'offrit aux établissements Paccard d'Annecy, qui n'en voulurent pas.

Un jour, j'étais avec une équipe en gare de Vallorcine quand je reçus un coup de téléphone de mon chef de dépôt, M. Treuillon. Il me demandait, avec l'aide de mes camarades, de charger cette cloche sur un wagon envoyé pour cela, puis, une fois à la gare du Fayet, de la conduire près de son domicile, dans son jardin; renversée, elle devait faire une superbe vasque. Tout cela fut fait à sa grande satisfaction. Fin du premier acte.

Le curé de la paroisse, M. Domanget, avait construit une église avec clocher, mais démunie de cloche. Passant près du jardin, il s'avisa que cette cloche aurait très bien fait son affaire. M. Treuillon voulut bien la lui remettre. Elle fut, au cours d'un séjour au dépôt du Fayet, munie d'un battant, puis avec l'aide d'une équipe de cheminots, hissée dans le dit clocher. Depuis, la cloche qui avait bercé mon enfance a reçu du renfort, mais elle berce encore mes vieux jours.

Jules Ancey

Jules Ancey est né à Barberine le 28 juillet 1904 (on peut voir sa mère et sa grand-mère arrachant les pommes de terre sur la carte postale reproduite en couverture du n° 2 de la revue). Après avoir contribué à l'installation électrique d'un certain nombre de maisons de Vallorcine dans sa jeunesse, il entra aux chemins de fer en 1937, comme l'avait fait avant lui son père Séraphin. Il prit sa retraite au Fayet.

Il est mort à Mornex le 12 avril 1991, peu après avoir rédigé cet article et contribué à cette revue. Il est le père, le grand-père, le beau-frère ou l'oncle des fondateurs de l'association.

(1) Claude-Louis Claret, né et mort à Vallorcine (1805-1895), curé de Marlioz de 1852 à 1894. Cette même année, il se retira dans sa paroisse natale où il fonda le vicariat. Sa pierre tombale figure au cimetière de Vallorcine.

(2) Slogan fameux de la "drôle de guerre".

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Activités hivernales: filage et tissage

26 Juillet 2005 , Rédigé par Françoise et Yvette Ancey Publié dans #Outils Vallorcins

 

Cette année, E v'lya propose à ses lecteurs une nouvelle rubrique Vivre à Vallorcine autrefois, dans laquelle nous souhaitons évoquer la façon de vivre de nos ancêtres dans leur travaux, dans leurs loisirs aux différentes saisons. Dans cette optique, nous avons choisi dans ce n° 4 de nous intéresser d'abord au filage et au tissage. Ces activités ont d'ailleurs fait l'objet de l'exposition annuelle du musée l'été dernier.

A Vallorcine, on achetait peu à l'extérieur, aux colporteurs on n'achetait que des rubans, des épingles, des livres, des remèdes... La plus grande partie des outils, des vêtements, des chaussures était faite sur place. Il y avait quelques artisans spécialisés: meunier, forgeron, cordonnier... mais l'essentiel était confectionné par chacun, chez soi, pendant les quatre ou cinq longs mois d'hiver où le travail aux champs était impossible.

La confection des draps, des étoffes, illustre bien cet aspect caractéristique de la vie d'autrefois à Vallorcine. Il n'y a pas si longtemps, lors de la Seconde Guerre mondiale, cette aptitude à se suffire s'est encore manifestée: après une ou deux générations d'interruption, on a filé à nouveau dans la vallée.

 

Le filage

De tous temps filer a été principalement l'affaire des femmes. Filer consiste à transformer des mèches de laine ou des fibres de chanvre ou de lin en fils. A Vallorcine, comme à peu près partout dans le monde, on a utilisé d'abord le fuseau (cf. dessin page suivante) et la quenouille, ensuite le rouet, perfectionnement ingénieux qui a permis une plus grande efficacité du travail (cf. photo ci-dessous).

Filer était certes une nécessité matérielle, mais comme beaucoup des activités de la civilisation paysanne, elle était source pour toute la communauté de contacts humains et d'échanges. Par exemple, pendant l'hiver, le soir à la veillée, les femmes filaient tout en bavardant, en échangeant des nouvelles ou des histoires. Filer était aussi l'occasion de développer une dextérité manuelle remarquable. Celui qui veut apprendre aujourd'hui peut très facilement s'en rendre compte.

A la veillée, les hommes de leur côté trouvaient dans l'activité du filage l'occasion de manifester leur habileté, car ils réparaient les rouets, leur ingéniosité car ils inventaient des perfectionnements au système d'enroulement des fils sur les bobines, etc. Pour d'autres, les fiancés par exemple, le filage permettait de manifester un sens certain du beau. En effet ils offraient à leurs promises des "pieds de quenouille" (supports pour les quenouilles) superbement sculptés de motifs floraux ou géométriques traditionnels dans la vallée (cf. photo de la page suivante). Aujourd'hui encore, ces beaux objets ornent souvent les maisons des Vallorcins de souche ou d'adoption.

 

Le tissage

Tisser consiste à tendre sur un métier des fils de chaîne avec un ourdissoir qui permet d'en préparer une grande longueur, et à entrecroiser des fils de trame de manière à obtenir une étoffe. On tissait aussi bien le chanvre et le lin que la laine. Avec le chanvre on confectionnait surtout les draps, le linge de maison, avec le lin le linge de corps, les chemises, les mouchoirs. En laine, on faisait les couvertures, le drap pour les habits. A Vallorcine on faisait aussi un tissu moins chaud mais plus solide que la laine appelé "mi-laine": la chaîne était de lin et la trame de laine.

Quand on pénètre dans un vieux pêle on remarque souvent des trous dans la paroi de bois et dans le plancher; c'est là que l'on fixait le métier.

Au début de l'hiver, on montait le métier qui avait été entreposé en pièces détachées durant toute la belle saison dans un coin de la maison. On installait ensuite l'ourdissoir arrimé dans le plancher et dans une poutre du plafond et l'on ourdissait le métier. Cette opération était si longue et minutieuse que l'on essayait de la faire le moins souvent possible. On tissait ainsi pour cette raison jusqu'à soixante-dix mètres du même tissu que l'on enroulait au fur et à mesure sur l'ensouple du métier.

Le tissage tout comme le filage, parce qu'effectué à l'intérieur de la maison, resserrait les liens familiaux. Les enfants eux-mêmes associaient leurs jeux à ces activités. Certains de nos anciens se souviennent avec plaisir des parties de manège qu'ils ont faites sur l'ourdissoir.

Le tissage était aussi l'occasion de manifester une certaine fantaisie. Elle s'exprimait en particulier dans la disposition des points, des couleurs. Il existait plusieurs manières de disposer les fils suivant qu'on utilisait le point de "serge", de "toile" ou de "chevron". Les couleurs permettaient aussi d'exprimer sa personnalité. On pouvait employer la laine en son état naturel écru, marron ou noir; ou teindre les fibres grâce à des sucs végétaux ou des produits minéraux en noir, bleu, rouge, rose, violet, vert... En mariant les couleurs de façon personnelle et en variant la largeur des raies, chaque famille obtenait des tissus qui lui étaient propres. Certaines familles montrent encore avec fierté des fragments de "touède" tissés et portés par leurs aïeux.

Autrefois, il était indispensable pour nos ancêtres d'accomplir eux-mêmes de nombreux travaux que nous ne faisons plus aujourd'hui. Ceux-ci, quoique souvent fort pénibles, favorisaient cependant un art de vivre que nous découvrirons à l'occasion d'autres articles.

Françoise et Yvette Ancey

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"Fô alâ icoure"

26 Juillet 2005 , Rédigé par Michel Ancey Publié dans #Patois - Etymplogie

Fô alâ icoure

Il faut aller battre

Atrô cou tote li mèzon ayan d'blâ eu regâ.

Autrefois toutes les maisons avaient du blé dans la grange (à blé).

L'blâ ére raeutrâ l'ôtan é septaeubro.

Le blé était rentré à l'automne, en septembre.

Eu mè d'novaeubro, apré avè fè l'bouè, y ére l'uvre di z om: fôchè icoure.

Au mois de novembre, après avoir fait le bois, c'était l'ouvrage des hommes: il fallait battre (les céréales).

I prègnè preu de taeu pè fâre chly uvre é y ére tote on savè fâre.

Ça prenait beaucoup de temps pour faire ce travail et c'était tout un savoir-faire.

L'tsapon (trè dzevale) ére dilyètâ, la dzevala assebin é dèssirâ.

Le "tsapon" (réunion de trois javelles ou bottes) était détaché, la javelle l'était aussi, puis desserrée.

L'dzévale ére pozâ daeu l'fouè, ina la téta don lâ, l'atra a l'atro,

Les javelles étaient placées dans le fouè (aire de battage), l'une la tête d'un côté, l'autre de l'autre,

l'piâ pi pré de l'ipanda, pè c'lou z ipi chan maeu pré d'la r'va.

le pied (de la javelle) plus près de la paroi (du fouè) pour que les épis soient moins près du bord.

L'blâ bin daeu l'fouè, i y ayè pamé c'a bouchi dechu avoué l'iflèyé.

Le blé bien placé dans le fouè, il n'y avait plus qu'à taper dessus avec le fléau.

Decou l'bouè de l'iflèyé bouchive contra l'ipanda deu fouè é arétâve la cadansa; i se pèrseviè daeu to l'vlazo (on dijè: "Y ére on apraeuti").

Parfois le bois du fléau frappait contre la paroi du fouè, ce qui arrêtait la cadence et s'entendait dans tout le village (on disait: "C'est un apprenti").

Pè fâre pi vito, on poyè fâre a dou: s'teni de coute, avanchi é mimo taeu, bouchi avoué l'iflèyé l'on apré l'atro, é pa s'le fotro pè lou code.

Pour aller plus vite, on pouvait travailler à deux: se tenir côte à côte, avancer en même temps, frapper avec le fléau l'un après l'autre, et ne pas s'en donner un coup sur le coude.

Apré avè tapâ l'blâ d'on bè à l'atro deu fouè, fôchè r'viri li dzevale saeu dechu dezô.

Après avoir tapé le blé d'un bout à l'autre du fouè, il fallait retourner les javelles sens dessus dessous.

Y alâve miô pè icoure can l'taeu ére sè é frè; avoué la plodze, lou gran colâve a l'épi.

Cela allait mieux pour battre quand le temps était sec et froid. Avec le redoux, les grains collaient à l'épi.

Can y ayè pamé d'gran daeu lou z ipi, la palya ére voutâ avoué la fourtse é bouè é mèssâ é dzirba.

Quand il n'y avait plus de grain dans les épis, la paille était enlevée avec la fourche en bois et mise en gerbe.

Pé fâre la dzirba, dou lin éran pozâ é travèr deu fouè; fôchè fâre le lin avoué la palya: avoué la palya de sèla y ére preu éjâ é le lin ére solido;

Pour faire la gerbe, deux liens étaient posés en travers du fouet; il fallait faire le lien avec de la paille: avec du seigle, c'était très facile et le lien était solide;

avoué l'fromaeu é l'ouèrdzo y arvâve c'a sôtâve é y ére pâ éjâ de refâre can la palya ére é plasse.

avec le froment et l'orge, il arrivait qu'il casse et ce n'était pas facile à refaire une fois la paille en place.

La palya ére araeudjâ é bracha contra lou dzoné, recouarbâ daeu lou bè é mèssâ daeu lou lin:

La paille était arrangée en brassée contre les genoux, rabattue aux deux bouts et mise dans les liens:

dave eu trè brachè, é on lyétâve,

deux ou trois brassées, et on attachait,

é la dzirba ére mèssâ daeu la louye deu regâ.

et la gerbe était placée dans la louye (emplacement réservé à la paille) du regâ (grange à blé).

L'gran sobrâve eu fan deu fouè tanqyè la titse n'ére pa fornètâ.

Le grain restait au fond du fouè tant que le tas (de blé) n'était pas fini.

Can y an y ayè trouè, on l'amassâve eu bè deu fouè.

Quand il y en avait trop, il était amassé au bout du fouè (du côté de l'entrée).

'na dzirba l'matin, dave l'apré-midzouar, y ére s'c'on poyè fâre.

Une gerbe (environ dix tsapons) le matin, deux l'après-midi, c'est tout ce que l'on pouvait faire.

L'gran batu fôchè vanâ.

Le grain battu, il fallait vanner.

L'van pozâ chu la sala, a pou pré on d'mi car d'blâ dedaeu, fôchè é premi levâ l'van avoué lou pougnè, preu ô, l'teni contra l'vaeutro, apré sacoure l'gran on cou don la, on cou dé l'âtro, pè qyè l'gran é r'tombaeu évolâve la peufa é l'balé.

Le van posé sur la salle (chaise spéciale), à peu près un demi-quart de blé dedans, il fallait d'abord soulever le van avec le poignet, assez haut, le retenir contre le ventre, ensuite secouer le grain d'un côté et de l'autre, pour que le grain en retombant fasse s'envoler la poussière et la balle.

L'pi grou vyâ, fôchè brafâ a pla, don la dé l'âtro é s'tègnaeu to couèrbo, pè qyè lou z ipi é li granne de coutèta sortèssa dechu é fôchè li voutâ avoué on pinso fè avoué de plonme de polalye.

Le plus gros parti, il fallait brasser à plat, d'un côté et de l'autre en se tenant bien courbé, pour que les épis et les graines de coutète (mauvaise herbe) ressortent au-dessus du grain et il fallait les enlever avec un plumeau fait de plumes de poule.

On cou vanâ, l'gran ére mèrdza avoué l'car é mè daeu l'icrin.

Une fois vanné, le grain était mesuré avec le quart et mis dans le coffre.

Apré, avoué la potse a gran, on l'r'pragnè pè r'pli la fate pè l'menâ vè l'mouni.

Plus tard, avec la poche à grain, on le reprenait pour remplir le sac qui servait à l'emporter chez le meunier.

Dzozet à la Mandine

Dzozet à la Mandine


Can l'vaeu va chu Outa, praeu ta fô é te vouta. Can l'vaeu va chu Chi, praeu ta fô é va sèyi.

Quand le vent souffle en direction d'Aoste, prends ta faux et va-t-en (quitte le champ). Quand le vent va sur Sixt, prends ta faux et va faucher (proverbe vallorcin).


Note de la rédaction

Comme l'an dernier, le texte en patois a pour auteur Dzozet à la Mandine, mais sa transcription écrite est de notre responsabilité.

Nous avons voulu un texte lisible de tous sans confusion. Chaque lettre correspond à un son unique: ainsi l's se prononce toujours comme dans sol, l'y comme dans Lyon. Pour ne pas trop perturber le lecteur nous avons cependant écrit un s double entre voyelles (cf. amassa) et remplacé le c notant habituellement le son guttural, du Couteray par exemple, par un q devant l'y (cf. pè qyè).

Quant aux voyelles, nous avons distingué à chaque fois l'a (de mal) du â (de mâle) par un accent circonflexe sur ce dernier. L'é (comme dans blé) est toujours noté avec l'accent aigu, l'è (comme dans après ou mais) est toujours écrit avec l'accent grave.

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Les patronymes vallorcins

26 Juillet 2005 , Rédigé par Michel Ancey Publié dans #Patois - Etymplogie

Si le nombre des noms de famille vallorcins reste constant à époque ancienne (une quinzaine), ils sont assez variables: pas de Semblanet par exemple, au 16e siècle, mais des Mollard et des Tournier. Pour établir la liste, j'ai choisi d'étudier des noms ayant figuré au moins trois siècles dans la vallée. Il y en a 13 attestés dans le dénombrement du Prieuré en 1561 (1) et que l'on retrouve au 18e siècle. Trois autres (Crot, Semblanet, Velet) n'apparaissent qu'au 17e siècle mais se trouvent auparavant dans une autre paroisse du Prieuré. Enfin j'ai ajouté à la liste Chamey, cité dans les tabelles de 1730 et qui a donné le Chamel de nos jours fréquent.

Aucun de ces noms n'est menacé d'extinction. Plus de Charlet au Couteray, mais beaucoup à Chamonix (c'était d'ailleurs le nom le plus courant dès 1561). On trouve aussi des Pache, des Semblanet dans le canton, des Roux à Saint Nicolas.

Ces noms sont d'ailleurs souvent répandus en France: les Ancey ne sont pas rares en Saône-et-Loire, les Bozon et surtout les Claret très nombreux hors de Savoie, sans parler des Charlet bien plus fréquents dans le Nord que chez nous, ou des Vellet de Genève, des Vouilloz de Finhaut ou des Ançay de Fully (cf. le Répertoire des noms de famille suisses). Cela est dû selon les cas à l'émigration ou à de simples homonymies.

Pour l'explication qui suit, j'ai adopté la répartition habituelle en quatre catégories.

 

Noms individuels ou prénoms

Aucune difficulté à expliquer Charlet, diminutif de Charles, issu de l'allemand Karl. Vouilloz ne pose pas non plus problème. Notons seulement que le z final (comme celui de Devillaz), bien qu'attesté au 16e siècle, est une simple fioriture et qu'il n'y a aucune raison de le prononcer, sauf pour faire "comme les étrangers". Les tabelles l'écrivent d'ailleurs Veuliod, Veuilliot, Veuillod, Vulliod; on trouve aussi plus tard Vuilloux ou Vullioux, remarquables variations qui montrent et la difficulté de transcrire la mouillure du l et même de noter la voyelle finale après l'accent. Cela dit, cette forme avec ses variations (et d'autres comme Vuillet) est un diminutif du prénom allemand Wilhelm qui donne en français Guillaume et d'autres diminutifs comme Guillet ou Guillot. Le sens originel évoque la volonté et la force.

Certains veulent expliquer Mermoud par la même origine. Ce patronyme est très fréquent en Savoie sous diverses formes comme Mermet, Mermoux ou Mermoz (graphie de 1561). Il faudrait y voir les dérivés Guilhermet ou Guilhermot eux-mêmes abrégés en Lhermet ou Lhermot et, par assimilation des consonnes, Mermet, Mermot, etc. Cependant on peut se demander si un même prénom a pu donner chez nous un ensemble aussi abondant (voir plus loin).

Quant à Ancey, beaucoup moins répandu à époque ancienne (une seule mention en 1561) que de nos jours, et dont la graphie flotte d'Ansaye (1561) aux Ansai ou Ansay des tabelles, c'est un nom à la fois obscur et susceptible de bien des hypothèses. Fenouillet (les Noms de famille en Savoie, 1893) l'explique par un nom latin Ancius que je n'ai pas retrouvé ailleurs. Solin-Salomies proposent un Antius et M. Th. Morlet cite Anseis et Anseisus, formés sur le radical germanique de la divinité païenne Ans (le prénom Ans-helm, le casque ou la force d'Ans, a la même origine).

D'autre part un manuscrit chamoniard de 1459 (cf. reproduction p. 17) relate le procès fait à "Henrietta, uxor Petri Onsesii", ce que Perrin (dans ses Documents relatifs au Prieuré, vol. 2) traduit par "Henriette, femme de Pierre Onsey", et Paul Payot (au Royaume du Mont-Blanc) y voit une "Henriette Ancey". Le rapprochement est tentant, mais est-il justifié? Anseisus cité plus haut (et attesté hors de Savoie) a pu donner, vu le flottement des nasales et par déplacement de l'yod, Onsesius, mais cette finale en -esius ne peut guère évoluer vers -aye ou -ey. Les clercs rédacteurs de l'acte de 1459 ont-ils latinisé à leur fantaisie la forme populaire? On ne peut l'affirmer, de même qu'on ne peut expliquer Ancey par l'Anseis beaucoup plus ancien, en l'absence de chaînons intermédiaires.

Dès lors, il paraît plus raisonnable de recourir à une explication en partie différente, en rapport avec le prénom Anselme précisément. La terminaison -helm, déjà vue, et qui se retrouve dans de nombreux prénoms (Anthelme, Ethelme, Sancelme) s'est affaiblie dans le cas de Wil-helm pour donner Vuillet ou Guillet (cf. plus haut). On peut faire le même rapprochement entre Sancelme et le toponyme Sancey dans le Doubs. Pourquoi ne pas voir dans Ancey (ou même Ansaye) une évolution analogue du prénom Anselme, d'ailleurs assez répandu en Savoie (cf. A. Gros, Dictionnaire des noms de lieu de Savoie, pp. 30 et 104)? Notons d'ailleurs que, sans citer Ancey, Dauzat n'exclut pas d'expliquer parfois Ancel de la façon que je viens de suggérer (Supplément, p. 606).

Pour Bozon (ou Boson), c'est un nom de personne très ancien, celui par exemple du roi de Bourgogne, beau-frère de Charles le chauve, mort en 887. Le terme est à l'origine formé sur la racine germanique de l'adjectif böse (méchant, malin). Naturellement le sens originel était sans doute complètement effacé quand on est passé du nom individuel au nom de famille. A noter d'ailleurs que dans le dénombrement de 1561 c'est la forme Bosson que l'on trouve (cf. aussi Bossoney), ce qui signifie épicéa en patois. Simple erreur de graphie? Certains considèrent d'autre part que Claret peut être un diminutif du nom de saint Clair, qu'il faut lui-même expliquer (voir plus loin).

 

Noms géographiques

La tradition à Vallorcine considère volontiers Berguerand comme l'un des plus anciens noms de la vallée. Cependant aucun auteur français ne l'explique ni même ne le signale. L'érudit valdôtain Berton, pour sa part, a fait un relevé des familiaires de la région de Courmayeur et il note à la Thuile plusieurs Bergairand. Il explique ce nom par la racine germanique Berg et traduit par montagnard, ce qui paraît vraisemblable. Le suffixe -and ou bien -rand est connu (la Frasse, lieu planté de frênes, donne le nom de famille Frasserand et le hameau près de Montroc). Les Berguerand (ou Bergairand, quasi-homonymie, à moins qu'il n'y ait eu immigration dans un sens ou dans l'autre) pourraient ainsi représenter ces montagnards germanophones du Haut-Valais, ces Theutonici auxquels la moitié de la Vallis Ursina est accordée dans la charte d'albergement de 1264. Signalons cependant que les tabelles, à côté de nombreux Berguerand, citent un Marguerand et plusieurs Margueron(d). Simples erreurs de graphie encore?

Quant à Ancey, le mystère s'épaissit si on fait le rapprochement (fort risqué) avec le village homonyme situé dans les environs de Dijon. Dauzat l'explique par un Antiacum dérivé du nom d'homme Antius. Les Ancey de Saône-et-Loire, s'ils ne descendent pas d'immigrés vallorcins, peuvent à la rigueur s'y référer; quant à nous, l'éloignement paraît l'interdire.

D'autres noms n'ont rien d'énigmatique. Les Dunant (ancienne orthographe de ce vieux nom vallorcin), peu nombreux à époque ancienne (trois feux en 1561, quatre dans les tabelles), tirent leur nom du hameau sis près du Nant de l'Aup (cf. E v'lya n° 1). Quant aux Devillaz, une explication analogue est plus douteuse: il y a en 1561 deux fois plus de Devilla à Vaudagne (6) qu'à Vallorcine (3). Même si cette famille est implantée depuis fort longtemps dans le hameau de la Villaz en particulier, on peut seulement dire de ce nom (qui prend dans les tabelles les formes Deviliat, Devilliat, Divilliat, et jamais de -az) qu'elle désigne à l'origine les habitants d'une "villa", maison paysanne ou ensemble de cette sorte (cf. E v'lya n° 2). De même, les Crot (ou Croux, ou Croz) ne sont pas les habitants originels du hameau sis dans un creux caractéristique (cf. E v'lya n° 2): ils n'arrivent à Vallorcine qu'au 17e siècle, et c'est d'ailleurs comme Ducrot un patronyme courant.

 

Noms de métier

Un seul nom vallorcin est assurément un nom de métier: Tournier (ou Tournis), qui signifie tourneur. C'est le nom le plus fréquent de la paroisse en 1561 (15 mentions contre 12 à Claret et 9 à Mermoz). A l'époque des tabelles, on le trouve encore, ainsi que le composé Claret-Tournier, mais il s'agit de propriétaires qui n'habitent plus la vallée -- et cela ne signifie pas que l'usage des tours de potier était fréquent avant d'être abandonné. Le sens premier du nom était sans doute bien oublié.

On m'a suggéré d'expliquer Burnet en rapport avec la fabrication des cheminées en bois, les bournes ou burnes, mais ce n'était pas un métier distinct de celui de menuisier, d'ailleurs pratiqué par tous, et il existe une explication plus simple. De même nous rejetterons l'étymologie qu'un service de Minitel indique pour Ancey, qui viendrait d'ancillus, serviteur. Ce terme a donné soit Ancel, soit, après vocalisation, Anceau; le reste est fantaisie. Je ne crois pas non plus à l'une des deux explications que Fenouillet et Cellard donnent pour Claret, dérivé de Clair qui se serait confondu avec clerc, homme d'église. Je proposerai plus loin une étymologie plus simple et plus plausible.

Reste le mystérieux Pache (on trouve aussi Page dans les tabelles, mais ce n'est sans doute qu'une graphie de hasard). Fenouillet est certain de son fait. Il nous renvoie à un nom latin Pactius (invérifiable) et traduit par notaire. Quant à Dauzat, plus prudent, il rappelle que le pache est en ancien français un pacte, un traité (cf. le verbe latin pangere, qui a aussi conduit au pach allemand); il ajoute "le sens du surnom est obscur." Comment peut-on en effet qualifier un homme à partir d'un terme abstrait? On peut cependant se demander s'il n'y aurait pas là une sorte de métonymie, procédé qui consiste à désigner une réalité par une autre ayant un rapport déterminé avec la première. Ici l'individu aurait été désigné par sa fonction, il se serait signalé par tel pacte conclu ou il aurait eu pour fonction d'en conclure; il s'agirait alors sinon d'un notaire, tout au moins d'un vendeur, d'un maquignon par exemple.

 

Surnoms

Revenons à des eaux plus tranquilles avec la catégorie des surnoms dont beaucoup sont faciles et courants; surtout Roux qui désigne à l'origine un individu reconnaissable à la couleur de ses cheveux. Ces caractérisations physiques se retrouvent aussi dans Claret, l'homme au teint clair (mais le latin clarus signifie aussi illustre; un Claret pourrait donc avoir été à l'origine un personnage célèbre) et dans Burnet (qui est initialement Brunet), l'homme aux cheveux bruns ou au teint sombre. C'est la forme Brunet que l'on trouve en 1561 et les tabelles hésitent entre les deux. Il y a là ce que l'on appelle une métathèse, une inversion de sons: c'est ainsi que le col de l'Encrenna était nommé par A. Charlet de Trélechamp le col d'Inkerna. Signalons enfin qu'il y avait une famille Blanc à Vallorcine au 16e siècle.

D'autre part, il n'est pas rare que les surnoms soient empruntés au monde animal. Un Velet, ou plus couramment Vellet, est ainsi nommé parce qu'on le compare pour son allure fantasque à un jeune veau. Quant au Chamey devenus Chamel, cet l final ne doit pas induire en erreur. Il faut expliquer le patronyme non en référence à camelus le chameau, mais à camox le chamois. Ce surnom a dû marquer à l'origine une ressemblance entre l'agilité d'un individu et celle de l'animal.

Revoici Mermoud, qui est très probablement un dérivé de merme, adjectif ancien issu du latin minimus, qui signifie très petit ou le plus petit. L'abondance même de ce nom dans nos régions, avec ses variantes, fait sans doute allusion à la petite taille fréquente de certains Savoyards, population plus robuste qu'élancée. Cependant le terme peut aussi désigner le plus jeune d'une famille, le mineur orphelin, etc. Ces raisons physiques ou sociales me font préférer cette explication à la première.

Il ne reste plus que le nom "bien de chez nous" des Semblanet, qu'aucun dictionnaire n'explique ni ne mentionne. Le plus raisonnable serait sans doute d'avouer son impuissance. Je vais quand même risquer une hypothèse, en partant du suffixe -net ou -nay(e), fréquent dans nos régions (cf. Bossoney, de Bosson, ou Jordanay, en face de Jordan). Cela nous conduit à une forme simple Semblant, non attestée comme patronyme, je le reconnais, mais peut-être n'est-il pas absurde d'en tirer un sobriquet Semblanet, qui aurait désigné à l'origine un individu aimant à faire semblant, soit pour dissimuler sa pensée, soit pour plaisanter. Ce n'est qu'une suggestion.

En tout cas, l'ensemble des noms vallorcins est, comme on l'a vu, fort divers d'origine et va du plus facile à expliquer au plus énigmatique. J'ai fait le tour des explications connues et proposé quelques hypothèses. Le dossier n'est pas clos.

Michel Ancey

(1) Je me suis référé aux travaux de Maurice Gay des Pèlerins, que je remercie pour ses informations érudites.

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Le métier de garde barrière

25 Juillet 2005 , Rédigé par Patrick Publié dans #Métiers Vallorcins

Le métier de garde-barrière

Cet article, qui accompagne la brève biographie de Léa Ancey, sert aussi de complément au cahier central d'E v'lya n° 8 (p. 10) relatif aux poseurs. Les deux emplois, en effet, étaient très souvent liés, surtout au début: la garde des barrières était normalement réservée aux femmes des poseurs. Par là même, de nombreuses Vallorcinnes en furent chargées (et pas seulement dans la vallée). C'est ainsi que Lucie, la femme d'Alcide Berguerand, tint la barrière du Plan d'Envers de l'arrivée de la ligne à Vallorcine en 1908 jusqu'à sa retraite en 1932. Lucienne, sa fille, qui l'avait aidée dès son enfance, lui succéda alors: elle venait d'épouser Joseph Bellin, un poseur de la Joux, à Argentière, qui dirigea la brigade après son beau-père Alcide. Titulaire du poste jusqu'en 1946, Lucienne Bellin tomba malade, quitta le métier, et d'ailleurs la vallée, pour suivre son mari en poste à Annemasse. De 1946 à 1959, c'est sa belle-soeur Cécile Berguerand qui lui succéda avec le grade de garde-barrière auxiliaire, du fait de son handicap dû à l'accident du 4 juillet 1910 (que nous avons relaté dans le n° 8, à la page 8). La barrière fut ensuite tenue par Odette, femme de Raymond Berguerand.

Outre Léa Bozon, femme de Marius Ancey, d'autres dames originaires de la commune ou épouses d'un Vallorcin occupèrent d'autres postes sur la ligne. Certaines étaient titulaires, comme Alice Désailloud, femme de Camille Mermoud (qui a depuis racheté la maison de la garde-barrière des Praz où elle habite). D'autres étaient remplaçantes, comme Simone Dunand, épouse de Louis Claret. Notons que des poseurs eux-mêmes pouvaient effectuer des remplacements; ce fut le cas de Jean-Paul Claret au Plan d'Envers.

Du Fayet à Vallorcine, on comptait treize emplacements de barrière, et donc treize emplois, eux-mêmes répartis en trois catégories correspondant à des salaires plus ou moins élevés en fonction de la difficulté de la tâche, du nombre d'heures de garde à effectuer et des passages à surveiller. Il y avait des barrières aux endroits suivants: aux vieilles cités de l'Abbaye, à la gare de Chedde, sur la route allant du vieux Servoz au Châtelard, au Lac près de la gare de Servoz, des Bossons, de l'Aiguille du Midi (appelée maintenant des Pélerins), une avant, une après la gare de Chamonix, une à la Frasse, celles des gares des Praz, des Tines, de Montroc, et enfin au Plan d'Envers près de la gare de Vallorcine. Par la suite, certaines furent supprimées par des aménagements routiers, comme au Châtelard ou à Chamonix, ou confiées au chef de gare tout proche, comme à Montroc. Les gardes-barrière titulaires étaient astreintes à résidence dans la maison construite à cet effet. Les remplaçantes avaient le droit de se tenir dans la cuisine de cette maison pour accomplir leur tâche. Ces maisons sont toujours en place, mais le métier a disparu en 1982 avec l'automatisation.

L'exercice de la fonction a beaucoup évolué avec le temps. Il était initialement fort pénible. Il fallait être au poste toute la journée, dimanche compris; au début, il est vrai, c'est-à-dire jusqu'à l'hiver 1935-1936 (voir E v'lya n° 3, p. 15)), cela ne durait que six mois de mai à octobre, puis huit d'avril à novembre. Surtout, les femmes, à qui ce travail était réservé, devaient tirer à force de bras une lourde barrière en fonte se déplaçant sur des roulettes à graisser souvent, et particulièrement dures à bouger quand il gelait. Lucienne Bellin a gardé un vif souvenir des efforts qu'elle devait accomplir pour aider sa mère dans cette tâche difficile.

D'ailleurs, dans les premiers temps, la barrière restait normalement fermée: il fallait sortir pour l'ouvrir quand demandaient à passer chars, voitures et troupeaux. La garde devait même faire un comptage sur papier officiel de tous les passages. En revanche, elle n'avait pas à se soucier du portillon pour piétons qui complétait la barrière. Il existait des portillons indépendants comme celui qui se trouve près des lacs des Tines.

Par la suite, on passa à un système beaucoup moins pénible physiquement, et limité à huit heures par jour. A l'aide d'un treuil actionné par une manivelle située dans une guérite proche, on relevait ou on abaissait les barrières en fonction du passage des trains. Cependant, certains passages à niveau, comme aux Bossons, continuèrent de n'être ouverts qu'à la demande, et même la nuit. Il est vrai qu'ils desservaient des zones alors peu fréquentées.

Détails techniques curieux: une cloche annonçait l'arrivée et le départ du train: un nombre impair de trois coups pour son arrivée, un nombre pair de deux pour son départ. D'autre part, les gardes devaient poser des pétards et agiter le drapeau rouge s'il y avait des obstacles sur la voie. Il fallait le faire aussi dans le cas de "dérives", c'est-à-dire si, par suite de fausses manoeuvres ou de freins desserrés, des motrices descendaient sans conducteur. Le personnel était d'ailleurs astreint à un entraînement pour être prêt à parer à tout incident. Il était l'objet d'inspections de la part du chef du district-poseur, lequel surveillait aussi le matériel et l'état des barrières.

Bien sûr, il a pu y avoir des altercations sur les passages à niveau avec des automobilistes trop pressés, ou des accidents matériels du fait de barrières enfoncées, mais cela s'est surtout produit depuis l'automatisation.

Quant aux pétards, ils sont toujours utilisés, mais seulement pour saluer lors de son dernier passage un conducteur de train partant pour la retraite.

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Les écoles de Vallorcine

25 Juillet 2005 , Rédigé par Françoise et Charles Gardelle Publié dans #Histoire de Vallorcine

Le thème de l'instruction a été étudié dans le livre édité en 1988 chez Textel sur Vallorcine (1). Nous y renvoyons le lecteur: ici nous nous bornerons à traiter de la question des locaux.

Des instituteurs recrutés parmi les Vallorcins pratiquent dès le début du XIXe siècle. L'école ne fonctionne que durant les cinq mois d'hiver tant que les enfants ne gardent pas le petit troupeau de la famille. Mais il n'y a pas encore de locaux spécialisés. Les maîtres enseignent dans des maisons particulières au Mollard, au Sizeray, au Morzay. Il est précisé dans le contrat d'embauche que "la chambre pour la classe sera annuellement fournie par le régent". Le régent désigne ici l'instituteur.

Cette solution était peu pratique. Dès 1846, le conseil envisage la construction de véritables locaux scolaires. Le Sizeray installe à ses frais une école dans un bâtiment spécialisé mais trop petit. La commune était pauvre et le conseil délibéra pendant de longues années avant de prendre une décision. Enfin, en 1874, deux écoles neuves accueillirent les enfants au Plan du Sizeray et au Nant. Ainsi nous retrouvons la distinction entre l'aval et l'amont qu'imposait d'ailleurs la géographie.

Ces constructions furent probablement l'une des dernières "manoeuvres" de la vallée. La "manoeuvre" peut se définir comme une tâche collective au service de la communauté. Les Vallorcins en effet fabriquèrent eux-mêmes la chaux nécessaire, taillèrent les ardoises et les charpentes, approvisionnèrent les pierres. Elles ne manquaient pas dans les murgers et la disparition d'un murger permettait par ailleurs de gagner quelques mètres d'herbe et de culture.

Barberine en aval restait isolé, la montée des petits Barberins jusqu'au Sizeray était dangereuse à cause de l'avalanche du Nant du Rang. Mais il aurait été trop coûteux de construire une troisième école. Un des propriétaires du hameau céda temporairement mais gratuitement le local nécessaire. L'administration trouva exagérée l'existence de trois écoles pour 500 à 600 habitants. La ténacité des Vallorcins l'emporta.

Ces premiers locaux étaient bien modestes et assez vite à la fin du 19e siècle, le conseil envisagea d'autres locaux plus vastes et plus confortables. A nouveau on délibéra longuement. Les plans d'architectes furent approuvés dès 1893 mais l'argent manquait.

La IIIe République veillait. A cette époque de conflit entre monarchistes et républicains, les Vallorcins n'avaient aucune raison d'être monarchistes; anciens Sardes, la maison de France ne représentait rien pour eux. Très vite, dans les isoloirs, l'électeur se prononça pour la République, anticléricale à l'époque. Le même jour la masse des électeurs assistait à la messe. La République reconnaissante accorda aux Vallorcins une subvention de 19 000 F, soit les trois quarts des devis.

Cette fois, il n'y eut plus de manoeuvre, les travaux furent accomplis totalement par les entrepreneurs. Ainsi à la rentrée scolaire d'octobre 1902 s'ouvrirent les deux écoles utilisées encore aujourd'hui au Plan et au Nant. C'est là que les écoliers photographiés en 1910 (cf. p. 10) apprirent à lire, écrire et compter.

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La première auberge de Vallorcine

25 Juillet 2005 , Rédigé par Françoise et Charles Gardelle Publié dans #Histoire de Vallorcine

Une des gravures représentant la première auberge de notre petite vallée vient d'être acquise par le musée. Voici l'occasion de s'interroger sur les débuts du tourisme à Vallorcine. Il est impulsé par le voisinage de Chamonix, car Vallorcine est une des deux voies d'accès savoyardes vers le pays du Mont-Blanc.

Le tourisme commence au début du 18e siècle, époque où le public cultivé d'origine bourgeoise ou aristocratique s'éprend de la nature. Rousseau a été le chantre le plus célèbre de cette tendance. Les premiers arrivants connus furent les Anglais avec Windham et Pococke, montés à Chamonix durant l'été 1741. Par la suite, la clientèle resta longtemps britannique, mais pas seulement. Les Genevois tout proches accourent, notamment Bourrit et de Saussure. Bourrit est le premier à nous signaler avoir couché à Vallorcine, car la plupart des voyageurs s'efforcent d'accomplir d'une seule traite le parcours Martigny-Chamonix. On préfère généralement passer par le col de Balme plutôt que par notre vallée.

Bourrit a été hébergé par un Coutériard (habitant du Couteray). Les Coutériards sont les plus proches du sommet convoité: le Buet. Comment a-t-il été nourri et logé par l'habitant? Par d'autres voyageurs, nous savons que le vin monté de Martigny est toujours offert, ainsi que le riz au lait qui est pour le Vallorcin le plat des jours de fête ou des relevailles de la jeune accouchée. L'usage du riz s'explique par l'appartenance de la Savoie au royaume de Piémont, pays producteur. Il est à peu près certain que l'on cède au voyageur aisé le chambron ou le pêle afin qu'il y passe la nuit. Si Bourrit avait couché dans le foin, il nous l'aurait écrit.

Mais en pays catholique, il est une tradition bien connue: à défaut d'hôtel, le voyageur frappe à la cure. Ainsi furent logés au Breuil (Val d'Aoste) les premiers alpinistes qui tentèrent le Cervin. Il en est de même à Vallorcine où les touristes les plus nombreux au presbytère furent les officiers espagnols (janvier 1743-janvier 1749), puis français sous la Terreur (1793-1794) et à nouveau lors de la défaite napoléonienne (décembre 1813). Les officiers révolutionnaires furent de véritables pillards qui brisèrent le fourneau de pierre; les officiers de Napoléon, eux, payèrent.

Après 1815, le retour à la paix permet un certain essor du tourisme. Mais l'absence d'un véritable chemin en Valais entre la frontière et Trient limite le passage par Vallorcine et fait préférer, après la fonte des neiges, l'itinéraire moins dangereux de Balme.

Aussi il n'est pas encore question de bâtir un hôtel. Les Semblanet, une des familles les plus entreprenantes, se contentent d'ouvrir une première auberge dans leur maison. Ils ont bâti une forge au bord du torrent et exercent déjà le commerce avec des mulets (les seuls de Vallorcine). Leur demeure du Siseray est particulièrement bien placée, au bord de la route; les voyageurs venus du Valais viennent de grimper la rude côte montant de la frontière à l'église.

A coup sûr, l'auberge Semblanet fonctionne en 1821 lors du passage d'Ebel. En 1832, "les étrangers" y sont reçus fort amicalement, mais il leur faut se contenter de riz, de laitage et d'une sorte de gâteau. S'il est nécessaire de coucher, il faut demander l'hospitalité à la cure.

Le premier hôtel ne sera construit qu'en 1852 à Barberine (voir photo p. 13) par la commune, grâce à une "manoeuvre" de tous les habitants. Il périclitera, rapidement concurrencé par les hôtels de Tête Noire, de Trient, du col de la Forclaz, souvent tenus par les Argenteraux, qui sont déjà en conflit avec les Vallorcins à propos des pâturages. Il faudra attendre l'arrivée du train (1908) pour que Vallorcine possède tout un équipement hôtelier.

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La Mappe de 1730

25 Juillet 2005 , Rédigé par ? Publié dans #Histoire de Vallorcine

Bien avant la réalisation d'un véritable cadastre en France, le roi de Piémont Charles-Emmanuel III décide de faire établir un relevé géométrique complet des propriétés de ses divers Etats. Vers 1730, l'ensemble de la Savoie est donc l'objet d'une étude systématique. Le prince veut appuyer sa fiscalité (la taille) sur des bases sûres et équitables.

Il faut conduire ces travaux de façon rigoureuse. On envoie donc dans des groupes de paroisses, comme le Prieuré, une équipe de trois spécialistes venus de l'autre côté des Alpes. Ils sont logés chez l'habitant, mais ils paient vingt sols par jour les porteurs de piquets, les traîneurs de chaînes d'arpenteur, les "indicateurs" et les "estimateurs" chargés de les aider à repérer les parcelles et à en évaluer le "degré de bonté".

Des cartes minutieuses sont établies par secteurs. On les juxtaposera ensuite dans un ensemble nommé mappe où toutes les parcelles seront numérotées (il y en aura 7192 pour tout Vallorcine) avec registres correspondants, et un double pour Turin. Rousseau raconte dans les Confessions (l. 4) qu'il y a travaillé pendant huit mois. Les documents relatifs à la mappe sont ensuite remis pendant quinze jours aux paroisses, en vue d'observations et de corrections.

Cette mappe est une sorte de papier collé sur une toile elle-même enroulée. Les deux exemplaires ont souffert du temps (déchirures, certains numéros peu lisibles, etc.). L'échelle étant au 1/2372e, la mappe a une longueur d'environ 4 m, une largeur de 3 m, mais seule la partie centrale est dessinée, puisque les biens paroissiaux ne sont pas divisés en parcelles. Mais, à Vallorcine, si ces dernières sont parfois minuscules, d'autres assez grandes, aucune n'est démesurée.

Le relief n'est pas indiqué, mais on voit bien cours d'eau et chemins (par exemple, la route qui va du Sizeray en Suisse passe devant l'église et le moulin Semblanet, mais évite le Molard et Barberine). L'ensemble est une oeuvre d'art: chaque parcelle bâtie ou non est représentée par des couleurs (du rose pour les maisons à un bleu-vert pour un marais), mais surtout par des dessins schématisés selon la nature du terrain: champs, teppes, forêts.

La mappe est assortie de deux types de documents. Tout d'abord les "numéros suivis", suite des nombres inscrits sur la mappe et permettant de trouver le nom des propriétaires (et aussi le lieu-dit ou "mas", etc.). Les auteurs de la mappe n'ont pas suivi un ordre rigoureux. Ils sont allés du bas vers le haut de la vallée et l'ont découpée en bandes (par exemple, les 204 premiers numéros de Barberine au pied du Sizeray sur la rive droite de l'Eau Noire), mais ces bandes sont disposées curieusement: on traverse d'une rive à l'autre ou on redescend la vallée après l'avoir remontée jusqu'à un certain point fixé sans raison apparente; ainsi un 1992 voisine avec un 6939 du côté des Montets. On peut imaginer que ces tranches ont correspondu à des journées de travail. On peut aussi penser que les indicateurs n'étaient pas les mêmes d'un village à l'autre, d'où des problèmes de coordination.

Quant aux tabelles, elles récapitulent pour le fisc l'ensemble des propriétés. On y trouve donc la liste alphabétique des propriétaires vallorcins (tous paysans y compris le curé), même ceux qui ne sont pas chefs de famille, et parmi eux un certain nombre de femmes (veuves en général). L'ensemble des bâtis et terrains possédés par un individu s'y trouvent récapitulés dans l'ordre des numéros: à la moindre parcelle correspond l'indication de la nature du terrain, de ses dimensions en mesures savoyardes et piémontaises et de sa valeur fiscale (ou bonté).

On peut donc y voir facilement quel était le plus riche Sourzeriard ou le plus pauvre Barberin, combien chacun avait de granges ou de greniers en plus de sa maison, quelles industries existaient déjà dans la vallée (par exemple les deux moulins à bois et à grain, le battoir et le foulon installés sur l'île de l'Eau Noire au pied du Molard). Chaque famille peut remonter avec de bonnes chances de ne pas se tromper jusqu'à ces documents pour savoir qui habitait sa maison au début du XVIIIe siècle. On y peut faire aussi des découvertes, comme cette chapelle du Saint-Esprit construite dans l'angle de la Tourne derrière l'ancienne église, ou cet ensemble de maisons dominant Barberine non loin du Ran.

Comme on le voit, une entreprise du pouvoir royal piémontais, plus de cinquante ans avant la première annexion de la Savoie par la Révolution, aboutit à donner aux Vallorcins le moyen d'avoir une meilleure connaissance de leur passé, une raison supplémentaire de s'y intéresser et, comme le montrent les documents reproduits dans ce n° 2 d'E v'lya, de quoi alimenter la curiosité ou les recherches érudites.

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Tête Noire

25 Juillet 2005 , Rédigé par Charles et Françoise Gardelle Publié dans #Histoire de Vallorcine

Les Vallorcins au début du XIXe siècle sont en relation avec le monde extérieur essentiellement par Martigny. Ils accomplissent là leurs transactions commerciales, notamment le lundi, jour du marché. Ils vendent les seilles et le drap fabriqués à la maison pendant l'hiver et, à la foire d'automne, le bétail engraissé sur les alpages. Ils achètent le complément de céréales qu'ils ne peuvent produire, le porcelet qu'ils engraisseront, le jeune bétail qu'ils inalperont.

Ils possèdent aussi des vignes sur le versant du col de la Forclaz dominant Martigny. Pour travailler leurs terres et faire leur vin ils vivent, quelques semaines par an, dans leurs mazots regroupés en trois hameaux: Plan-Cerisier, Le Perray et les Ecotins. Les mazots ont une cave en pierre, enterrée à l'amont, surmontée d'une chambre en bois.

Ils vont aussi à Martigny ou dans ses environs pour trouver une embauche saisonnière, au printemps dans les vignes, à l'automne pour vendanger et peigner le chanvre. Certains s'y installent à demeure comme domestiques ou artisans: tailleur, tonnelier. Parfois ils s'y marient. Les nouvelles du monde extérieur montent de là vers Vallorcine.

Les Vallorcins se rendent donc fréquemment à Martigny. Ils ne peuvent alors utiliser qu'un chemin muletier longeant les gorges de Trient et remontant ensuite le col de la Forclaz. La hotte sur l'épaule, lourdement chargés, ils mettent seulement quatre ou cinq heures pour effectuer le trajet. Pourtant le chemin est difficile, car il doit passer une barre rocheuse dans le quartier de Tête Noire.

Les voyageurs de la fin du XVIIIe siècle devaient redouter ce mauvais passage, le Maupas, comme le raconte De Saussure (1) en 1786: "En partant de Trient, on commence à monter une pente couverte de débris feuilletés. On ne trouve de roche en place qu'un peu avant l'arrivée des roches escarpées, à un endroit appelé Maupas. Le mot veut dire le mauvais pas. Il faut monter là des espèces de marches naturelles hautes et étroites au bord du précipice. Les mulets y passent sans aucun danger. Les voyageurs feront bien cependant de mettre pied à terre."

Bourrit (2), en 1792, dramatise l'exode des émigrés fuyant la révolution française. Il les voit passer avec "des mulets ayant de chaque côté des paniers où étaient des jeunes personnes que l'on avait couvertes d'un voile pour leur ôter la vue des précipices et des horreurs de cette route, tandis que leur mère la parcourait à pied en chancelant à chaque pas, les mains élevées vers le ciel pour lui demander sa protection".

Les Vallorcins, eux, ne sont pas effrayés par le Maupas. Leur syndic, en 1804, indique seulement que du côté de Martigny "les chemins sont impraticables et les voitures par là même, absolument étrangères". Mais par temps de neige, c'est-à-dire pratiquement tout l'hiver où le Maupas ne voit pas le soleil, le passage est périlleux, même pour des montagnards. Un autre syndic en 1839 précise que "le mauvais temps qui n'avait pas cessé depuis le 2 avril rendait le passage de la Forclaz et de la Tête Noire, je ne dis pas impraticable, mais dangereux."

Ce chemin muletier est-il encore visible aujourd'hui? Lorsqu'on va de Vallorcine à Martigny par la route actuelle, à l'entrée du tunnel, on croise un sentier balisé montant de Troulero aux Ieurs. De là on reconnaît encore vers Tête Noire un chemin escarpé descendant en lacets en dessous de la petite route actuelle des Ieurs. Sur l'ancien cadastre de Trient ce passage s'appelle le Pas de l'âne. Le terme de Maupas n'est pas mentionné. Est-ce le vieux chemin? Nos lecteurs pourront peut-être apporter une réponse.

Vers le milieu du XIXe siècle les touristes, de plus en plus nombreux, circulent entre Chamonix et Martigny. Mais leurs déplacements sont gênés par le Maupas qui ne peut se franchir qu'à pied ou à mulet. Un autre itinéraire passait par le col de Balme d'où l'on découvrait un magnifique panorama. Mais il ne pouvait se faire qu'après la fonte de la neige et toujours à pied ou à mulet.

Aussi, en 1840, les Valaisans construisent une véritable route et suppriment le Maupas en creusant, au sud de Tête Noire, un petit tunnel, abandonné aujourd'hui mais encore visible. Les outils des mineurs sont appointés à Vallorcine, dans la forge Claret du Mollard. On peut actuellement marcher sur un tronçon de cette première route, au-dessus de Troulero.

Le passage des voitures à cheval favorise le tourisme. Des hôtels se construisent au Chatelard, à Tête Noire, à Trient, au col de la Forclaz. L'hôtel de Tête Noire est alors une bâtisse imposante, dans le même style que celui du Montenvers. Il a été lithographié par le célèbre alpiniste Whymper, partant de Chamonix pour le Cervin en 1865. Les Vallorcins d'un certain âge et les vieux habitués de Vallorcine ont pu encore le voir.

Les hôteliers aménagent le site, édifient un belvédère qui permet de mieux contempler la petite vallée de Trient, et tracent un sentier pour descendre dans les gorges au confluent du Trient et de l'Eau Noire. Des escaliers de bois permettent de franchir les passages les plus scabreux et des passerelles facilitent la circulation dans les gorges. On paye un franc pour les emprunter.

Les escaliers ont été, pour la dernière fois, remis à neuf en 1932. On peut s'y aventurer aujourd'hui, mais avec une extrême prudence car ils sont vermoulus et en partie effondrés. Il est préférable d'atteindre le confluent des deux torrents par un sentier partant de Finhaut ou par celui de Troulero.

L'hôtel de Tête Noire souffrit de l'ouverture de la voie ferrée en 1908. La petite route fut délaissée par les touristes. Après la deuxième guerre l'hôtel est fermé. Une boucherie vivote au rez-de-chaussée.

L'hôtel fut détruit peu après 1955 pour permettre la construction de la large route que nous empruntons aujourd'hui. Les touristes passent rapidement, très peu s'arrêtent quelques minutes. Ils ne peuvent plus éprouver les frissons de leurs devanciers. Le Maupas n'existe plus. Tête Noire n'est plus qu'une pancarte plantée là pour indiquer l'arrêt des cars postaux. Les relations des Vallorcins s'établissent de préférence, aujourd'hui, du côté de Chamonix.

Charles et Françoise Gardelle
(auteurs du livre Vallorcine, histoire d'une vallée, éd. Textel, 1988; distributeur: Didier-Richard, Grenoble).

(1) Savant genevois qui réussit la deuxième expédition au Mont-Blanc.

(2) Egalement Genevois, il fréquenta le Buet, d'où le lieu-dit la Table au Chantre.

Dans les deux pages suivantes, deux gravures de William Bartlett, artiste anglais de la période romantique (1809-1854) concernant l'itinéraire de la Tête Noire.

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Bonaventure Burnet, mon grand-père

25 Juillet 2005 , Rédigé par Marc Burnet Publié dans #Personnages Vallorcins

Le 13 juillet 1860 naissait Joseph Bonaventure Burnet, fils de Joseph-Marie et de Philomène Charlet. Il fut baptisé le 14, et du fait du récent rattachement de la Savoie à la France, ce fut le premier baptisé français de Vallorcine.

Le 28 août 1870, sa mère Philomène décédait brusquement, le laissant avec sa soeur Geneviève à la garde de leur père. Sa jeunesse ne fut pas rose; il me disait qu'étant enfant, s'il y avait des mouches dans sa soupe, il ne les enlevait pas: cela lui apportait un supplément.

Il fut certainement dans les derniers à "aller berger" en Tarentaise, à la Plagne de Macot par les cols de Voza et du Bonhomme.

Avant de partir pour le régiment, il construisit avec son père la grange à blé et le moulin à vent qu'on peut voir sur la photo de la page 5.

Après tirage au sort, il partit le 10 novembre 1880 pour le 2e régiment d'artillerie de Grenoble et fut démobilisé le 20 février 1885. A son départ le train ne dépassait pas Annecy. A son retour, il allait jusqu'à la Roche.

Atteint par la limite d'âge, mon grand-père ne fut pas mobilisé en 1914-1918.

Le 17 février 1886, il épousa Julie Mermoud, du Plane Envers. Ce fut un très bon parti, tout d'abord une excellente cuisinière, mais qui apportait aussi beaucoup de terres cultivables, des vignes à Martigny et de l'argent, d'où l'achat de deux vaches supplémentaires.

Jeune marié, Bonaventure fut très dur pour son épouse, nécessité faisant loi: en plus de son travail ménager, elle dut lui apporter les pierres sur l'échafaudage lors de la transformation de leur maison et de la construction d'un grenier. Le transport s'effectuait avec un "oiseau", sorte de hotte sans bretelles que l'on tenait avec les deux mains. Ma grand-mère fut cependant gâtée: elle possédait, chose rare, l'eau courante sur l'évier de sa cuisine, creusé dans un bloc de granit (lequel, lors de la pose, lui écrasa les doigts).

Le 18 juillet 1887 naissait leur premier enfant Camille (mon père), le 30 janvier 1889 le deuxième, Alfred. Le 13 juillet 1893 fut à la fois jour de joie et de deuil: naissance de la première fille Marthe, mais aussi, malheureusement, noyade accidentelle d'Alfred dans le bassin de la maison.

Le 10 novembre 1908, mon grand-père voit mourir son propre père Joseph-Marie.

Le travail de la terre, la garde et la traite des vaches, constituaient son activité principale. Mais, très habile de ses mains, il construisait aussi à la forge ou à la menuiserie ses propres outils, dont beaucoup existent encore. Il faisait des roues, des seilles, etc. L'été, il partait quelquefois plusieurs semaines pour construire des pêles, en Suisse ou ailleurs.

Il avait fabriqué un fusil à plombs, calibre 14, à broche. Ce fusil fut réquisitionné lors de la deuxième guerre mondiale et n'a pas été rendu. A ses temps libres, mon grand-père aimait "la braconne": chasse aux chamois (cf. photo page 5), marmottes, coqs de bruyère, et aussi le déterrage des marmottes (intéressantes avant tout pour leur graisse).

Devenu vieux, il aimait regarder à la longue-vue les allées et venues du gibier dans la montagne et signalait à ses fils et petits-fils leur présence et leurs mouvements.

Aux environs de 1920-1925, un très grave accident de bûcheronnage l'immobilisa plusieurs mois: un mélèze, en glissant, lui passa sur le corps, lui cassant toutes les côtes du même côté. Il en réchappa et, lorsque j'étais enfant, il me montrait son thorax: cela ressemblait aux doigts qui dépassent lorsqu'on se croise les mains.

C'était un homme très honnête, très droit, très réaliste aussi. Un jour, une personne lui demanda comment il allait. "Je vais très bien", répondit-il, et il ajouta: "Je vais à grands pas. -- Où allez-vous à grands pas? -- Je vais à la mort."

Son épouse Julie le quitta le 27 janvier 1940. Un jour où il fendait du bois, se sentant certainement sur sa fin, il demanda à sa petite-fille d'aller chercher le prêtre pour se confesser. Il décéda le 14 décembre 1948, à 88 ans. Sa mort fut comme sa vie: sans bruit.

Pour sa sépulture, il fut porté à dos d'homme sur le chemin de son baptême: la vieille route, le verglas rendant la nationale impraticable.

Marc Burnet

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Un témoin de la Révolution,

25 Juillet 2005 , Rédigé par Marc Burnet, Françoise et Charles Gardelle Publié dans #Personnages Vallorcins

Vincent Burnet est né à Vallorcine le 11 octobre 1756 et selon la coutume il fut baptisé le même jour par le curé Cruz. Il se marie vingt et un ans plus tard avec Marie-Josephte, fille de Joseph Bozon du Bettet, auteur du journal qui servira de base au livre de madame Levi-Pinard sur Vallorcine au XVIIIe siècle. En tenant son journal, le gendre va suivre l'exemple de son beau-père (1), ce qui n'est pas rare dans la vallée: l'instituteur Semblanet, Sourzériard comme Vincent, en offre un autre exemple.

Vincent semble n'avoir jamais quitté son village ni pratiqué l'émigration saisonnière. Sans doute était-il assez à l'aise pour pouvoir l'éviter: il a plusieurs vaches et sa réserve de gruyère.

Il habite non loin de la cure où se réunit le conseil dont il fait souvent partie, bien que la tâche lui pèse. Cette fonction, et sa répugnance à parler de lui-même ou de sa famille, feront de son journal une histoire de Vallorcine, voulue comme telle, et qui va de la fondation de la communauté au XIIIe siècle, jusqu'à l'époque qu'il a vécue et qu'il relate, de 1770 à 1818 (il meurt le 26 juin 1823).

Il accorde beaucoup d'importance au climat, facteur essentiel pour le paysan, alpin surtout. Il note les avalanches, les printemps tardifs entraînant mauvaises récoltes et disettes. L'alpage de Loriaz tient une bonne place: le vol du chaudron de cuivre, l'annexion de l'alpage de la cure, les montées tardives, la neige d'août entraînant la corvée de foin, la désalpe précipitée.

Le journal est surtout un précieux témoignage sur une époque politique capitale. Les Vallorcins sont informés par Martigny où ils vont au marché le lundi et où ils cultivent leur vigne. En cette année du bicentenaire, il faut se rappeler que la Savoie en 1789 n'est pas française, mais "sarde". Cependant les nouvelles parviennent assez vite: d'abord la Grande Peur ("Il ne se parle que de brigandage de tous cotez") (2), ensuite le 14 juillet, à propos duquel, sans mentionner la prise de la Bastille, Vincent écrit: "Ils ont commencé une révolte populaire dans toute la France, c'est bien extraordinaire". En revanche il ne dit rien de la suppression des droits féodaux, et pour cause; en 1786, la vallée les avait rachetés: "Vallorcine a payé 600 livres et on na payé en deux fois".

En septembre 1792, la Savoie est envahie et rattachée à la France. Vincent décrit les nouvelles institutions. Surtout il évoque le passage des émigrés. "On na couché icit au Sizeray quarante prêtres le 25 septembre (...) Il est étonnant, il y apacé depuit le 24 du dit mois (février 1793) des prêtres de dix à vingt par jour." D'abord ses sentiments ne font que transparaître: "Toute la paroisse estois apellé au Chamouni pour un conseiller général et par bonneur qu'il est venu une grosse lavanche par les Montets."

La persécution religieuse le choque profondément: "C'est triste monsieur le curé est resfugié en Valais (en réalité très près de là, aux Jeurs) et on n'antand plus la cloche." L'opposition à la Révolution croît avec la levée des conscrits que les Vallorcins refusent. Les soldats français occupent la vallée et les conseillers doivent les accompagner dans leur recherche des réfractaires: "A quelle triste promenade." Mais quand de jeunes Vallorcins rejoignent les troupes sardes qui tentent de recouvrer la Savoie, Vincent, bien qu'anti-français, blâme leur imprudence.

Vers la fin de la période révolutionnaire, l'auteur note les mouvements de troupes à Martigny, le pillage du Valais par les Français en 1798, le retour des Autrichiens, le passage du Grand Saint-Bernard par Bonaparte. Puis commence la partie du journal consacrée à l'Empire, et à la Restauration sarde que nous évoquerons dans un numéro ultérieur.

Si Vincent parle peu de lui-même, les traits de sa personnalité transparaissent: prudence, foi religieuse, solidité du jugement, curiosité à l'égard des informations venant du monde extérieur. Témoin de quatre régimes différents et de deux occupations militaires, il nous fait connaître les souffrances que les Vallorcins de son temps ont surmontées grâce à leur patience et à leur solidarité.

Marc Burnet, Françoise et Charles Gardelle

(1) Ce journal de 80 pages était déposé au presbytère, et un double photocopié avait été remis aux Archives. L'un et l'autre sont égarés.

(2) Orthographe du manuscrit respectée.

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Cyrille Ancey

25 Juillet 2005 , Rédigé par Michel ? Publié dans #Personnages Vallorcins

Cyrille Ancey est le dernier habitant permanent de la vieille maison des "Colas" devenue depuis 1987 "la maison de Barberine, musée vallorcin".

Il y naquit le 27 novembre 1871. Son père Jean-Baptiste, fils aîné de Nicolas Ancey, et sa mère Claudine Berguerand, s'étaient mariés le 4 mai 1859, l'année précédant l'annexion. Cyrille fut le septième de leurs onze enfants.

Son livret militaire où figurent ses deux professions de forgeron et de propriétaire cultivateur nous indique qu'il fut incorporé au 22e Bataillon de chasseurs à pied d'Annecy de 1892 à 1895. On l'initie à l'escrime et à la gymnastique, mais il ne sait pas nager.

De retour au pays, il épouse en 1906 une "étrangère", une Valaisanne, Emilie Germanier. Elle lui donne trois filles et deux garçons.

Dès le 2 août 1914, il est mobilisé au 1er bataillon territorial, toujours à Annecy. Après un séjour d'un mois à l'hôpital de Vendôme en 1915 pour un hygroma du genou, il passe au dépôt du 1er BTCA d'Annecy, puis à celui du 17e RI de Lyon en 1917. Il n'est démobilisé qu'à la fin décembre 1918. Compte tenu de trois périodes effectuées entre 1898 et 1906, il sera donc resté à l'armée sept ans et demi entre sa vingt et unième et sa trente-septième année.

En 1921, sa femme quitte le domicile conjugal, le laissant seul avec cinq enfants âgés de 21 mois à 13 ans. Il doit travailler dur pour faire vivre seul sa famille. Il exerce ce qu'on appelle maintenant une double activité: ouvrier forgeron sur la ligne du Châtelard et agriculteur sur ses terres de Barberine, qu'il a rachetées en partie à ses frères et soeurs. Il ne possède qu'une vache, un cochon, des chèvres et des poules -- et à partir de 1944 des chèvres seulement, avec un bouc magnifique et efficace.

Il fait souvent la saison d'alpage à Loriaz comme berger, puis comme "fruitier" (fromager). L'âge venu, cela lui fut pénible. Il ne fit sa dernière "montagne" en 1944, à 73 ans, que parce que son fils Marcel, séracier (préposé à la fabrication du sérac) l'accompagnait et pouvait l'aider à soulever la tseudire (grande cuve à fromage).

En plus de son courage au travail, il était simple et sobre. Sa seule sortie consistait à monter à Vallorcine le dimanche après-midi pour y retrouver devant la mairie ses copains, en particulier Jules Ancey, dit Jules de la Poste. Discutant des nouvelles, il descendait avec lui au Bon Repos chez ses neveux Aimé Ancey (dit Charlot) et Lucette. Après avoir acheté du tabac pour sa pipe, Cyrille revenait à pied jusqu'à Barberine, toujours content de s'être fait ces petits plaisirs.

En 1949, il dut faire un court séjour à Chamonix chez sa fille Rosa Farini, pour y soigner une mauvaise grippe. Il y mourut sans bruit comme il avait vécu. Il fut enterré au cimetière de Chamonix le 20 mars 1949.

Ci-contre: devant la chavanne, la dernière "montagne" de Cyrille Ancey en 1944 (photographie donnée par Mme Philippon Ancey, belle-fille de Cyrille). De gauche à droite: Armand Mermoud (bovéron), Marcel Ancey (fils de Cyrille, séracier, mort en 1971), Cyrille (fruitier), Antoine Burnet (petit berger), Maurice Burnet (second berger, décédé), Armand Berguerand (maître berger).

En page 4, Barberine vu du Pontet (la maison de Cyrille, musée vallorcin, est la première à gauche du chemin).

En page 5, la poutre de l'ancien pêle de la maison de Cyrille, avec la date de 1705 et les initiales N.A. de Nicolas Ancey, le contemporain de la mappe (photo Lionel Ancey).

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Antoine Vouilloz

25 Juillet 2005 , Rédigé par Marc Burnet Publié dans #Personnages Vallorcins

De l'amour de Jérémie et de Marie Mélanie Michelin, naissait le 27 novembre 1882 au hameau de Barberine Antoine Vouilloz, qui fut baptisé le lendemain par le curé Ducroz en l'église de Vallorcine. Le parrain était Louis Aimé Ancey (1) de Barberine (son cousin germain, puisque la mère de Louis Aimé est Sophie Vouilloz, la soeur de Jérémie). La marraine était Marie-Louise Berguerand du Sizeray.

Son père, violoneux à ses heures de loisir, berce son jeune âge des accords de son instrument. Sa jeunesse a été celle de ses semblables: aider ses parents cultivateurs.

En 1911, on le trouve gérant de la coopérative, hôtel et magasin.

Son mariage avec Claret Augusta, dite "à Lucien", est célébré le 5 septembre 1912 à Vallorcine. De cette union naît le 13 mars 1914 Odile, épouse d'Ancey Michel Georges, aujourd'hui décédée.

Il fait construire le Bon Repos, avec bureau de tabac et café; après quoi la chance a fini de lui sourire. En effet, le 2 avril 1913, sa mère Marie Mélanie décède à l'âge de soixante-neuf ans. Son père Jérémie la suit de quelques mois, le 5 novembre 1913, à l'âge de soixante et onze ans.

Au décès de ses parents, Antoine était receveur buraliste. Le début de 1914 sembla lui sourire de nouveau, mais au mois d'août la Grande Guerre éclatait.

Antoine, incorporé au 11e B.C.A., montait au front. Blessé grièvement à Péronne, il décédait le 31 octobre 1914 à 5 h du soir dans l'ambulance de la division.

Il est enterré dans le carré militaire (tombe n° 36) du cimetière communal de Péronne dans la Somme. Son nom figure au bas de la liste du monument aux morts de Vallorcine, avec la mention 02 qui désigne la classe à laquelle il appartenait.

(Cf., au verso, son arbre généalogique et des cartes postales marquant sa présence ou son activité à Vallorcine).

Marc Burnet

(1) Louis Ancey et Sophie Vouilloz sont les bisaïeuls des fondateurs du Musée de Barberine.

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Les outils agricoles vallorcins (II)

25 Juillet 2005 , Rédigé par Patrick Publié dans #Outils Vallorcins

Nous avons, dans le n° 1, quitté le lecteur après avoir traité des outils servant aux plantations et aux semailles. Nous l'invitons maintenant à regarder avec nous les outils servant à la récolte.

 

RECOLTE

Certaines plantes sont cultivées pour leur partie souterraine: pommes de terre, betteraves (raves, choux-raves: râva-tsu); on les récolte en les extrayant, en les arrachant du sol. D'autres sont cultivées pour leurs parties externes (céréales; herbe); on les récolte en les coupant. On coupe de même les tiges de pommes de terre.

 

Extraction

On se servait soit des outils qui avaient servi à la préparation du sol (type bêche, type houe) soit d'outils plus spécialisés du type croc. A Vallorcine, pour extraire les pommes de terre, on se servait d'un petit capion à deux dents. Cet outil est du type houe, car ses dents forment un angle droit avec le manche (cf. E v'lya n° 1, p. 12) Pour ce qui est des betteraves, etc., on les arrachait à la main, par le bouquet de feuilles. Ici, comme pour les outils servant à la préparation des sols, on ne se servait pas à Vallorcine d'outils du type bêche, ce qui semble constituer une originalité par rapport au reste du monde rural.

 

Coupe

Avant de parler de l'outil qui sera la vedette de ce chapitre, la faux, disons quelques mots de son ancêtre: la faucille, encore utilisée pour certains ouvrages, à Vallorcine, jusqu'à ce jour. La faucille est en effet un des outils les plus anciens de la civilisation occidentale. On en trouve dès le néolithique (Ve millénaire av. J.C.) en pierre, puis, dès l'âge du bronze (environ 1700 à 800 av. J.C.) en métal; à l'âge du fer, elle adopte la forme et le matériau que nous connaissons encore. Rappelons que la faucille est un outil à lame en forme de croissant, monté à soie sur un manche court; le bord externe de cette lame est renforcé ou non (cf. exposition au musée vallorcin à Barberine, été 1988). A Vallorcine on l'utilisait pour toutes les opérations où l'on a par la suite utilisé la faux.

La faux a d'abord servi pour couper l'herbe; son emploi pour la moisson des céréales remonte seulement à la deuxième moitié du XVIIe siècle, probablement plus tard en Savoie.

On distingue les faux dont la potence (poignée du milieu) est placée dans le sens de la lame, on les appelle faux à lame tirée. Les autres, dont la potence est placée dans le sens opposé à la lame, sont appelées faux à lame poussée. C'est le type utilisé à Vallorcine.

La faux est accompagnée de plusieurs outils servant à son entretien. En effet, il faut battre la lame sur une enclumette: antsaple, avec un marteau: lou marté. La pierre à aiguiser est conservée dans son étui: le coffi, qui, à Vallorcine, est en bois, alors que souvent ailleurs il est en métal ou en corne, et elle trempe dans un peu d'eau (1).

 

GERBAGE ET AUTRES OPERATIONS
PRECEDANT LE RAMASSAGE

Une fois la récolte effectuée, on ne va pas tout de suite la ramasser et la stocker: il reste encore, pour les différentes cultures, un certain nombre d'opérations à effectuer.

Pour les pommes de terre: il va falloir les faire sécher brièvement sur place; ensuite on les classe par grosseur, à la main, en se servant de deux bnètes (1).

En ce qui concerne le foin, on l'étale pour qu'il sèche, avec un râteau, lou râté, (1) à dents espacées, en bois. Le foin étalé sur le pré sèche au soleil, mais il ne peut rester ainsi toute la nuit, sinon il serait trempé de rosée. Pour réduire la surface en contact avec la rosée, on le dispose en bandes parallèles, qu'on réunit ensemble de manière à former des valamonts (sortes de gros tas); on utilise pour cela un râteau de bois. On défera ces valamonts et on étendra de nouveau le foin le lendemain quand la rosée sera dissipée et que le soleil brillera de nouveau, et cela jusqu'à ce que le foin soit sec et bon à rentrer. Naturellement, en cas de pluie intempestive, il vaut mieux que le foin soit en valamonts, qu'étalé.

Pour les céréales enfin, on n'utilisait pas à Vallorcine de faux armée pour couper et coucher sur le sol la valeur d'une javelle, ni de sape, ni de javeleuse. Or, il faut savoir que quand on fauche un pré, on sort l'andain (rangée de foin ou de céréales fauchés et déposés sur le sol), en revanche quand on fauche des céréales on rentre l'andain, c'est à dire qu'on le ramène contre ce qui n'est pas encore fauché. C'est pourquoi il fallait que des ramasseurs (en général les femmes) suivent les faucheurs pour tasser avec une faucille à ramasser tenue de la main droite, les épis réunis de la main gauche, en javelles (petites bottes qui, une fois regroupées, forment une gerbe.) Ces gerbes étaient formées de javelles liées trois par trois et que l'on dressait sur le sol.

 

RAMASSAGE ET CHARGEMENT

Les pommes de terre, entassées dans deux bnètes ou hottes différentes suivant leur grosseur, sont rapportées à la maison à dos d'homme (ou de femme).

Le foin est rassemblé au râteau en trosses ou fagots qui étaient maintenues par des cordes avec des arrêts de corde ou truyes généralement marqués au fer rouge des initiales du propriétaire (1). Ce sont des pièces de bois percées d'un ou deux trous où passe la corde, qu'on noue d'une manière particulière. Ces trosses sont rapportées à la grange, à dos d'homme, ou dans des luges et, plus tardivement, dans des chars tirés à bras d'homme dans les endroits plats. On se sert du fenieu, râteau de bois à dents rapprochées, pour récupérer le maximum de petit foin que l'on remporte à la grange dans une toile: le paillet.

Pour les céréales, disons simplement qu'on rassemble les gerbes et qu'elles sont entassées dans la grange en attendant le battage. Remarquons qu'à Vallorcine on ne se servait pas de fourches en bois comme on le fait dans d'autres endroits de Savoie, ni pour faner, ni pour manipuler les gerbes, la paille, le foin, (construction de meules) ni pour charger, décharger, distribuer à l'étable, etc.; en revanche on utilisait le fer à foin ou crâsson pour tirer une certaine quantité de foin entassé dans la grange, et une scie à foin pour découper les bottes de foin entassées (1).

Les pommes de terre stockées dans les caves, le fourrage dans les granges, nous allons maintenant parler du grain qui nécessite un traitement plus complexe.

 

BATTAGE ET NETTOYAGE DU GRAIN

Une fois les céréales récoltées, on doit encore extraire les grains de l'épi, et ensuite obtenir un grain débarrassé de toutes les impuretés. Pour cela, on a recours à trois types de procédés.

Le premier, que certains se rappellent avoir vu pratiquer à Vallorcine, est certainement le plus ancien. Il s'agit du chaubage. Ce procédé consiste à saisir tout ou partie d'une gerbe et à en frapper la tête sur une surface dure; les grains détachés par le choc glissent sur le sol.

Cette opération était en général complétée par le battage au fléau: l'ifleye. Le fléau est un instrument très ancien puisqu'il a probablement fait son apparition dans le domaine gallo-romain vers le IVe siècle après J.C. (1). On battait soit tout de suite après la moisson en plein air sur une aire, le foué, soit en hiver dans les granges.

Vient ensuite le temps du vannage, opération qui consiste à séparer le grain de l'enveloppe. Le van est le plus souvent un panier en osier en forme de grande coquille, sans rebord d'un côté et muni de poignées latérales (1). On l'agite dans un courant d'air léger, le grain soulevé s'échappe vers le sol tandis que les impuretés s'envolent. Au XIXe siècle, il a été remplacé par le tarare actionné à la main (1). On stockait ensuite le grain dans des coffres à grain.

Au terme de cette étude, quelques remarques s'imposent. Tout d'abord, si nous avons noté que les outils vallorcins s'insèrent sans aucun doute dans un contexte français et même européen, nous devons souligner d'une part que certains outils ailleurs utilisés n'ont jamais existé à Vallorcine où la pauvreté a conduit les paysans à se servir avec ingéniosité du même outil pour des usages variés; d'autre part que les conditions naturelles, en particulier le relief, ont exigé la création d'outils originaux. Rappelons entre autres le solevieu, le fasseu, la delabre (cf. n° 1 d'E v'lya). La très bonne technicité de ces outils ainsi que leurs noms originaux témoignent donc non seulement de notre passé, mais encore en signalent la richesse et l'inventivité; c'est pourquoi nous pensons que ces outils méritent d'être intégrés pleinement à notre patrimoine local, mais aussi au patrimoine universel.

Nota: Le classement typologique utilisé dans cet article est celui des A.T.P. (Techniques de production: l'agriculture, par Mariel J. Brunhes Delamare et Hugues Hairy).

Merci à M. et Mme Camille Ancey pour leur aide et leurs renseignements pertinents ainsi qu'à tous ceux qui nous ont apporté des compléments d'information, en particulier lors de l'exposition à la Maison de Barberine, musée vallorcin.

Françoise et Yvette Ancey

(1) Cf. exposition.

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Les outils agricoles vallorcins (I)

25 Juillet 2005 , Rédigé par Françoise et Yvette Ancey Publié dans #Outils Vallorcins

Essai de classement des outils agricoles traditionnels vallorcins dans une typologie nationale

En France, dès les années de l'entre-deux-guerres, les machines agricoles ont fait disparaître des campagnes presque tous les outils traditionnels -- seuls ont été conservés ceux des travaux des jardins --, mais la situation est différente dans les deux Savoies. En effet dans notre pays, la modernisation s'est heurtée à ce qui est l'un des caractères principaux des exploitations agricoles savoyardes: les terres en pente.

De cette particularité, d'ailleurs observable aussi dans la plupart des régions de montagne de France et d'Europe, il a résulté que les machines agricoles, cette fois adaptées aux conditions naturelles montagnardes, ne firent réellement leur entrée dans notre pays qu'après la Seconde Guerre Mondiale.

Cependant, à Vallorcine, à cette époque, ces machines agricoles ne font pas leur apparition, puisque c'est le moment où les activités agricoles diminuent sensiblement. Les témoignages (outils conservés, photographies) et les souvenirs sont ainsi nombreux, à peine oblitérés. Actuellement il n'y a presque plus d'exploitations agricoles, il reste surtout les jardins et des prés où viennent prendre pension des animaux de plaine. Pourtant l'agriculture ayant été l'activité principale des Vallorcins depuis toujours -- elle reste suffisamment présente dans l'esprit de certains et est un centre d'intérêt pour la plupart --, ainsi une étude des outils les plus typiques utilisés se justifie.

 

REMARQUES PRELIMINAIRES. Avant de passer en revue les outils agricoles vallorcins, il semble nécessaire de faire quelques remarques préliminaires. L'agriculture, à Vallorcine, a été une agriculture de montagne, principalement tournée vers l'élevage, dont nous ne traiterons pas cette fois-ci. Ce que nous essaierons de cerner, en revanche, sera l'outillage utilisé pour cultiver et récolter: céréales, fourrage et pommes de terre.

Nous nous attacherons à étudier les seuls outils utilisés à Vallorcine, en essayant d'en préciser, le cas échéant, les particularités, les originalités, le nom patois. Il faut noter cependant que pour ce faire, il nous faudra utiliser un classement valable pour les outils en général. Nous adopterons donc dans cet article, chaque fois que cela se justifiera, la typologie élaborée aux A.T.P. (Musée des Arts et Traditions Populaires.)

 

PREPARATION DES SOLS. Nous commencerons notre voyage dans les outils agricoles vallorcins en regardant tout d'abord les outils servant à la préparation des sols.

Percussion posée. Nous distinguerons parmi eux une première série: les outils à bras et parmi ceux-ci, en premier les outils à percussion posée. Ce sont les outils que l'on pose sur le sol avant d'attaquer celui-ci: outils du type bêche. La lame de ces outils est fixée dans le prolongement du manche.

A Vallorcine, pour préparer le sol d'un champ, on apporte du fumier, soit pendant l'hiver à l'aide d'une luge munie de planches sur le côté, soit déjà à l'automne, ou au printemps, avec une hotte (bnéte). On le met sur le champ par petits tas et on l'épand avec la traïn (ou trident, ainsi nommé malgré le nombre de dents: elle en a en effet quatre ou cinq, qui sont recourbées et en métal). Par sa forme, la traïn est rattachable au type de la fourche-bêche, qui est utilisée de préférence à la bêche lorsque la terre est trop compacte, caillouteuse, car ses dents pénètrent plus facilement dans le sol. L'usage de la traïn ici présenté n'est évidemment pas celui de la fourche-bêche.

Percussion lancée. Pour préparer les champs de pommes de terre, on va se servir d'outils à percussion lancée, c'est-à-dire d'outils qu'on projette pour attaquer le sol: outils de type houe. La lame de ces outils forme un angle avec le manche.

Les houes ont un rôle important et varié: elles coupent la terre, l'émiettent, la retournent (sans ramener en surface les couches profondes du sol, à la différence de ce que peut faire la bêche). Elles égalisent le sol, tracent des raies, dressent des buttes. Il y a de nombreuses variantes suivant la forme et les dimensions des parties travaillantes, l'angle formé par ces parties et le manche et la longueur de celui-ci, dont dépendent certaines attitudes de travail de l'utilisateur. Elles peuvent posséder une ou deux parties travaillantes. Nous allons en voir quatre exemples maintenant à Vallorcine.

Pour préparer un champ, on va d'abord soulever la terre, seulement pour ameublir mais sans retourner, ceci avec un solévieu, ce qui équivaut à la labourer, puis on finira le travail en tournant (retournant) avec le fasseu.

Pour un champ en pente le travail présente une particularité notable: on va devoir faire la teppe pour éviter que la terre ne s'accumule vers le bas au fil des années. On commence par bien repérer les limites du champ, puis on découpe les mottes (teppes) de sa partie la plus basse avec la delabre et on les soulève avec le solévieu. Après avoir disposé la bnête sur un trépied (le tsardjieu) afin de pouvoir la charger sur les épaules, on y place les teppes qu'on remonte au sommet du champ. On découpe ainsi selon la raideur de la pente deux ou trois raies représentant au total de 60 à 80 cm (la largeur des teppes est elle-même variée). La première raie une fois transportée on soulève la seconde avec le solévieu, elle se "tourne" seule, de même pour la troisième éventuelle. Quant à la terre qui se trouve mise au jour une fois la teppe enlevée, on en extrait les cailloux et on l'enlève avec une pelle après l'avoir piochée. Enfin, on utilise le betcheu pour ameublir la motte transportée avant de déposer par-dessus la terre pelletée.

Disons simplement en ce qui concerne la seconde série d'outils servant à préparer les sols: les outils ou instruments attelés, qu'on ne s'en est pas servi à Vallorcine, où il n'y a jamais eu, par exemple, de charrue.

 

OUTILS SERVANT AUX PLANTATIONS ET AUX SEMAILLES. Après avoir préparé les sols, on plante et on sème. Les outils utilisés à cet effet méritent, eux aussi, notre attention. Pour semer les céréales, on se sert d'un sac à semer: le vagni. C'est le seul ustensile utilisé pour cette opération.

Pour planter les pommes de terre, on les apporte avec la bnéte et on les jette à la volée sur le sol. Pour les planter, on ne trace pas des raies (ce qui est typiquement vallorcin!). A l'aide d'un capion, on ouvre la terre par places sur dix centimètres environ, on y introduit le tubercule et on referme. Le capion, qui est une houe puisque sa partie travaillante fait un angle avec le manche, est ici utilisé comme plantoir.

Pendant la période de pousse des pommes de terre, au bout d'une quinzaine de jours, et avant la levée, on devra les biner, arracher les mauvaises herbes: les rototser avec un rototcheu. On laisse donc les mauvaises herbes ainsi au soleil pour les faire sécher afin qu'elles ne prolifèrent plus. Plus tard, quand les pommes de terre sont levées, on les capine avec un râtelet à trois dents plates en fer forgé.

Ces outils sont bien sûr à rattacher au type du râteau. Les râteaux sont composés d'une traverse de bois sur laquelle sont fixées des dents et un manche. Les dents peuvent former une seule rangée ou une double rangée. Le manche est fixé, par rapport à la traverse, perpendiculairement ou obliquement. Les râteaux à une rangée et à manche droit servent à râteler, ramasser, rassembler (fourrage dispersé après le fanage, paille éparse qu'il faut réunir pour la mise en meules ou pour le chargement, feuilles tombées encombrant un champ ou un jardin). Tout en fer, il sert pour le jardinage; en particulier à égaliser la terre meuble. Il serait intéressant de procéder à un inventaire exhaustif, à la lumière des indications ci-dessus, des râteaux utilisés à Vallorcine.

 

Nous verrons dans un prochain numéro les outils employés pour les autres travaux agricoles. En attendant, si le lecteur veut en savoir plus, il sera le bienvenu à l'exposition qui se tiendra à la Maison de Barberine (Musée Vallorcin) du 15 juillet au 15 août. Là il pourra voir certains des outils traités ici ou qui seront traités la fois prochaine. A cette occasion, nous serons heureux de pouvoir recueillir tous les renseignements et toutes les corrections que certains pourront apporter à nos propos. Merci d'avance et à bientôt. Arvi pas!

Françoise et Yvette Ancey

Nota: Le classement typologique utilisé dans cet article est celui des A.T.P. (Techniques de production: l'agriculture, par Mariel J. Brunhes Delamare et Hugues Hairy).

Merci à M. et Mme Camille Ancey pour leur aide et leurs renseignements pertinents

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Page de patois

25 Juillet 2005 , Rédigé par Michel, Jean-Luc ? Publié dans #Patois - Etymplogie

 

Atrô cou tui lou tè éran recrévi è ifáeula.

Autrefois tous les toits étaient recouverts en ancelles.

P'li fáre i ayè preu d'úvra: cópa 'na lárze de premi choi sáeu snion é quiè fáeudisse bin drè.

Pour les faire, il y avait pas mal d'ouvrage: couper un mélèze de premier choix, sans noeuds, et qui se fende bien droit.

Can lou tè n'éran pa chlyoutrá, li z ifáeula éran de soíssanta centimètres de lóndjeu; p'lou tè chlyoutrá, la lóndjeu ère de fíncanta.

Quand les toits n'étaient pas cloués, les ancelles étaient de soixante centimètres de longueur. Pour les toits cloués, la longueur était de cinquante.

Li bílye cópá éran d'abóar écartelá a la sèilyá, pouè, le blan é le métá voutá a la pioletta; pè pa abimá la pioletta, fauchè bouchî dechu avoué 'na machû.

Les billes coupées étaient d'abord fendues en quatre quartiers au coin de fer, puis l'aubier et le milieu enlevés à la hachette; pour ne pas abîmer la hachette, il fallait taper dessus avec un maillet.

L'cártí ère copá pé épétcheu de cátro ifáeula marcá d'avance pé on p'tchou cou d'ifáeulieu, pè quié l'moírcé sobre de la míma épètcheu dezo quié dechu.

Le quartier était coupé par épaisseurs de quatre ancelles marquées d'avance par un petit coup de fer pour que le morceau reste de la même épaisseur dessous que dessus.

Ch'a pa la míma épètcheu de cé de lé, l'moírcé fórnè a ráeu dezo.

S'il n'y a pas la même épaisseur d'un côté et de l'autre, le morceau n'a plus d'épaisseur dessous.

Aprè, l'moírcé é fáeudu è dou, pouè par ifáeula, la váeuna copá d'icaíre.

Ensuite, le morceau est fendu en deux, puis par ancelles, la veine coupée d'équerre.

Can la lárze fáeudjiè mal, pè raeu pèdre l'moírcé ère fáeudu chu l'itáve; féta dinse, l'ayè l'difô d'se fáeudre eu solé.

Quand le mélèze se fendait mal, pour ne rien perdre le morceau était fendu sur la veine à plat; faite ainsi, l'ancelle avait le défaut de se fendre au soleil.

On cou fáeudu, fauchè tote li tsápota a la pyoletta, li drèfi de cé de lé a peu prè d'la míme lárdjeu é on cou chu l'pla.

Une fois fendues, il fallait toutes les échapoter (= les aplanir) à la hachette, les rectifier de chaque côté en sorte qu'elles aient à peu près la même largeur et leur donner un coup sur le plat.

Can l'boué ère fin é bin drè, l'ifáeula ère fornetta eu bán-fou avoué l'coéuté párieu.

Quand on avait du bois fin et bien droit, on finissait l'ancelle sur le ban-fou avec la plane (le couteau égalisateur).

Restáve a lé z inpíla pé rólyon: on ran è lon, on ran è lárdzo.

Restait à les empiler par "rolions": un rang en long, un rang en large.

Fíncanta ran fan l'rólyon quié recrevè cátro mètres cára deu tè.

Cinquante rangs font un rolion qui recouvre quatre mètres carrés du toit.

Chu l'tè, l'poin d'on ran a l'átrô se fá a saíde centimètres deu la deu váeu é de díza a dize-ouè de la bíza.

Sur le toit, la distance d'un rang à l'autre est de seize centimètres du côté du vent et de dix-sept à dix-huit du côté bise.

Dézo lé z ifáeula, lou tè éran fè è late tsèvelyè dan li rive.

Sous les ancelles, les toits étaient faits en lattes chevillées dans les bords.

C'lè late éran fète avoué on la è ryan.

Ces lattes avaient une face arrondie.

E pè izola l'tè de la cousse li jouinte éran garnyè de móssa.

Et pour isoler le toit de la tourmente, les joints (entre ces lattes) étaient garnis de mousse.

Pè t'ni li z ifáeula è plasse é pè pa q'le váeu li sofle, l'tè ère tcharjá de pire chu 'na travirse.

Pour tenir les ancelles en place et pour empêcher que le vent ne les fasse s'envoler, le toit était chargé de pierres reposant sur une traverse.

L'Dzozè a la Mandine


Can lou ditelare van a Tsalande, on a lou lyasson a Páquyé.

Quand les gouttières coulent à Noël, on a les glaçons à Pâques (proverbe vallorcin).


Note de la rédaction

Le texte de patois est du Dzozè à la Mandine, que les Vallorcins reconnaîtront. Mais la transcription est de notre responsabilité. Nous avons voulu que le patois ressemble à du patois et non pas à du français déformé. Nous avons voulu d'autre part qu'il soit lisible par tous. C'est pourquoi les sons, autant que possible, sont notés d'une manière unique, et lisibles comme on les lirait en français. Nous avons cependant pour les autres voyelles que e noté par un accent, au cours du mot ou à la fin, la syllabe que la prononciation souligne (exemple: chlyoutrá). D'autre part, la lettre e est écrite avec ou sans accent dans les mêmes conditions qu'en français. Icaire est écrit ainsi pour pouvoir conserver la lettre c devant le son ai et marquer en même temps le rapport étymologique avec écartelá. Quant à l'y, il marque toujours et seulement le son mouillé de l'yod (exemple: li bílye = les billes). Enfin, l'élision de la voyelle initiale de l'article féminin (exemple: 'na lárdze) est marquée par une apostrophe, et la liaison éventuelle du pluriel par un z isolé (exemple: lé z inpíla).

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