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LA MAISON DE BARBERINE

Histoire de la "turne", de l'église

26 Juillet 2005 , Rédigé par Charles Gardel Publié dans #Histoire de Vallorcine

En 1808, J.-P. Pictet (célèbre à Vallorcine pour "la cabane à Pictet", abri sommaire établi sur la calote sommitale du Buet) écrivait dans son Nouvel Itinéraire des vallées autour du Mont-Blanc: "L'église (de Vallorcine) est remarquable par un rempart en maçonnerie remplie de terre semblable à cet ouvrage de fortification que l'on appelle la contre-escarpe." Le texte que nous publions en page 4 manifeste la même admiration pour cette "digue ingénieuse". C'est de ce rempart remarquable que Charles Gardelle nous parle ci-dessous.

Deux murs se rejoignant à angle aigu en forme d'A majuscule ou d'étrave: voilà une bonne solution pour fendre une avalanche et protéger des constructions à l'aval. Ce moyen a été inventé par les montagnards bien avant qu'il n'existe des ingénieurs formés dans les grandes écoles.

Cette protection s'appelle à Vallorcine une tourne (turne en patois). Les tournes se rencontrent assez souvent dans les zones d'alpages depuis l'Autriche à l'est jusque dans le Queyras (chalets de Clapeyto) au sud.

Longtemps les Vallorcins se sont embauchés comme alpagistes et ils avaient pu observer les tournes au cours de leurs pérégrinations.

Il existe au moins deux tournes dans notre vallée. L'une, moins connue et minuscule, au hameau pastoral des Montets (v. photo page suivante), orientée face aux avalanches de l'Aiguillette; l'autre en haut de l'église. Celle de notre église est célèbre, mais non unique en son genre. Michel Ancey en a repéré une protégeant l'église d'Oberwald, dans le Haut-Valais (non loin du glacier du Rhône et de la Furka -- v. photo page suivante) (1).

L'église de Vallorcine avait été endommagée par l'avalanche de 1594. Elle restait protégée par une "mauvaise tourne". Dans l'hiver 1719-1720 une forte avalanche montra qu'elle était insuffisante. Une nouvelle tourne fut construite en deux ans aux prix de 4 500 journées de travail. Mais nos Vallorcins étaient habitués aux durs travaux accomplis en commun (les "manoeuvres", selon le terme habituel dans la vallée). La tradition orale veut que les pierres en aient été descendues en traîneau sur la neige. Les meilleures pierres provinrent des Ruppes, le remplissage, des pierriers du voisinage. On peut noter en effet qu'ils sont plus rares aux abords de l'église. Cette nouvelle tourne fut plusieurs fois renforcée par la suite, après la reconstruction de l'édifice en 1755-1756. A la suite de l'avalanche du 15 janvier 1843 qui renversa le clocher, le mur sud fut prolongé. De nouveaux travaux furent entrepris en 1861. Enfin, après la dernière grande avalanche de l'hiver 1952-1953, le mur sud fut surélevé avec des pierres descendues cette fois par câble. Ce dernier travail ne fut pas accompli par une manoeuvre, mais par une entreprise (2).

La tourne actuelle semble largement suffire, d'autant que les pentes les plus raides se reboisent. Restons prudents: les avalanches sont le lot de Vallorcine.

Charles Gardelle

P.S.: Les lecteurs curieux de détails supplémentaires pourront lire à ce propos le chapitre 4 du livre de Mme Germaine Lévi-Pinard (p. 61) sur Vallorcine au XVIIIe siècle et la p. 28 du livre de Françoise et Charles Gardelle, Vallorcine (éd. Textel), lequel sera en vente au musée à partir de 1991.

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