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Le Musée de la Maison de Vallorcine

Noms de villages vallorcins

25 Juillet 2005 , Rédigé par Michel Ancey Publié dans #Patois - Etymplogie

Nous poursuivons notre recherche de l'étymologie des noms vallorcins par celle des hameaux, nommés villages en Savoie.

Noms très faciles à expliquer

Le Nant doit son nom au fait qu'il s'étage à proximité du principal affluent de l'Eau Noire, le nant de l'Aup (cf. E v'lya n° 1; quant au mot nant lui-même, il est celtique, il désigne une vallée et, par extension, un torrent.

La géographie impose l'explication du Plan-Droit ou de l'endroit, du Plan d'Envers ou de l'envers. Ce dernier est volontiers nommé le Plane ou le Plano en patois. Quant à la curieuse redondance, le Plan du Plane, elle désigne l'ensemble des terres relativement plates situées entre le Plan de l'envers et le bas de l'avalanche qui descend des Posettes. Les Parts-du-Plane sont les écuries de printemps où les habitants du hameau mettent leurs bêtes et se partagent les pâtures communales (cf. F. et C. Gardelle, Vallorcine, p. 81).

Les Montets ont un rôle analogue. Le nom s'explique simplement par le fait que ces constructions sont situées vers le haut de la montée de la vallée et non à cause du col du même nom, beaucoup trop éloigné. Le col lui-même a probablement reçu son nom des habitants de Trélechamp plus proches de son sommet, et non des Vallorcins. Marc Burnet me signale que son grand-père disait "passer la Portella" ou "sur la Portella" pour franchir le col.

Enfin le Crot (à prononcer avec un o ouvert comme dans bol et non avec un o fermé comme dans pot) signifie le creux. Son emplacement justifie son nom: il est blotti dans une légère dépression de terrain au pied de la forêt, à l'abri des avalanches. Quant au mot creux lui-même, il semble qu'il soit d'origine celtique et non latine.

Quant à Vallorcine même (Vallis ursina, vallée des ours), c'est un nom collectif désignant tout le pays et non un hameau particulier ni le chef-lieu qui, à proprement parler, n'existe pas.

Noms demandant explication

Venant de Barberine (dont nous avons parlé à propos des cours d'eau dans E v'lya n° 1), nous trouvons dominant la grand-route le Molard. C'est un terme assez courant dans nos régions (cf. Chamonix, la Mollard). Dauzat l'explique par le mot latin mola, signifiant la meule, et pouvant par extension représenter une butte. Il me semble préférable de se référer à un diminutif molarium du mot latin moles qui signifie une masse. Dès lors, le Molard désignerait une masse de terrains, un tertre supportant un hameau -- ce qui correspond tout à fait à la disposition des lieux.

La Villaz située au-dessus du Molard lui-même (orthographiée dans les tabelles Vie, Villas en passant par Villia, qui est sûrement plus conforme au patois) s'explique facilement: on se réfère à la villa latine, qui était la propriété campagnarde des Romains et par conséquent une ferme, d'où d'ailleurs les mots français village et plus curieusement ville. Mais pourquoi de tous les hameaux vallorcins, celui-là s'appelle-t-il tout simplement "la" ferme ou "le" village? Peut-être parce que vu son altitude il était fait au départ d'écuries de printemps qui représentaient pour les maisons d'en bas (celles du Molard) "la" ferme, "la" maison vers laquelle on déplaçait les bêtes avant la montée en alpages.

Beaucoup plus haut, entre Plan-Droit et Nant, nous rencontrons le Morzay (Morgey dans les tabelles). On peut se référer à une racine pré-celtique mor, désignant la pierre -- et que l'on rencontre souvent dans les Alpes: Morgex, Morcles, Morzine et aussi les Morzaizes, pierrier de la vallée de Bérard. Le hameau serait alors désigné par les épierrements pratiqués à cet endroit. Mais Vallorcine tout entière se signalait à l'époque pastorale par l'abondance de ses murgers (murdzi en patois), ou tas de pierres placés en limite des champs ou au bord des chemins. Pourquoi désigner ainsi ce village plutôt qu'un autre? On peut penser que la proximité du Nant de l'Aup a dû longtemps menacer les propriétés du Morzay. Le torrent a pu les inonder à plusieurs reprises et même changer de lit: on voit entre Morzay et Plan Droit un vallonnement où le nant a pu passer à époque ancienne. Dès lors les habitants du Morzay se seraient employés non seulement à épierrer leurs champs inondés, mais à construire un grand murger, une sorte de digue de pierres pour se protéger en détournant le cours d'eau vers son lit actuel.

Tout en haut de la vallée, nous trouvons l'ensemble des lieux-dits regroupés sous le vocable général du Couteray. L'explication par le coutre (ou tranchant du soc de la charrue) est sans valeur dans un pays où on pratique la teppe (voir E v'lya n° 1). La référence, proposée par M. Boyer, au coutre, noisetier, coudrier ou varoce, ne vaut guère mieux, parce que ces arbustes sont peu abondants à Vallorcine où les chèvres, à époque ancienne, ne les auraient pas laissé pousser, et ils ne semblent guère dépasser le niveau du Crot. Il faut donc renoncer à expliquer ce terme comme le Coudray de Passy par exemple.

Au surplus le mot se prononce normalement en trois syllabes, ce qui le distingue nettement de tous les toponymes tirés du nom latin corylus ou coudrier (en ancien français, couldre, d'où La Couldre ou La Coudre dans le canton de Vaud). Les tabelles proposent d'ailleurs les graphies Couteret et même Coutaret. Pour mieux tenir compte de la prononciation et de la géographie, je renvoie au lieu-dit Cottarey ou Couttarey de la commune de Saint-Alban (73). Dès lors l'étymologie est simple: costareta, diminutif du latin costa, et signifiant petite côte, terrain en pente, comme c'est le cas.

Restent sur le chemin de Bérard, les écuries de printemps de la Poya. Contrairement à ce qu'il semble, ce mot est clair. Il signifie montée, aussi bien en patois vallorcin que chamoniard (cf. le lexique de Mme Claret édité par les amis du vieux Chamonix). On connaît d'ailleurs la Poya des Tines. Sans doute faut-il remonter au mot latin, d'origine grecque, podium, désignant une plate-forme et par extension une sorte d'éminence, et donc la montée qui y conduit.

Noms difficiles à expliquer ou mystérieux

En face de la Poya, de l'autre côté de l'eau de Bérard on trouve les maisons du Laÿ (à prononcer en deux syllabes). Vu les sites respectifs, il semble d'abord difficile d'expliquer de la même façon ceux de Vallorcine et des Contamines. Cependant c'est peut-être leur environnement qui explique ces deux termes. Le chanoine Gros signale à Montaimon (73) l'expression "en layaz" qui signifie dans le bois. On aurait dû écrire et comprendre en l'aya, ou en l'aye, dans le bois. Il faut remonter à la forme première agia, donnant aya, puis aye, éventuellement aÿ en deux syllabes, signifiant la haie et par suite le bois. Cet agia viendrait du germanique hagia. On le retrouve dans toute la France: cf. Saint-Germain-en-Laye (= dans la forêt). En ce qui concerne notre Laÿ, anciennement L'aÿ, devenu par redoublement de l'article Le Laÿ, il signifierait donc le bois. Sans doute faut-il penser qu'à époque ancienne la forêt descendait plus bas. Quant au Laÿ des Contamines, il est lui-même au pied de la forêt.

Dominant aussi le Couteray, mais vers l'aval, nous rencontrons les maisons du Chanté (ou Tsanté en patois; les tabelles proposent aussi Chantelet, Chatey et Chateler). Le terme pose problème, ne serait-ce qu'en raison de la variété des graphies et des prononciations. Cela dit, si l'on s'en tient à la forme Chanté, dont on trouve des équivalents en Valais et Val d'Aoste, il semble qu'il faille remonter à la racine pré-indo-européenne cant désignant une éminence rocheuse.

Enfin le Sizeray ou Siseray. M. Boyer propose une explication apparemment satisfaisante. Il se réfère au latin caesura, coupure, et justifie l'étymologie par la proximité de la grande avalanche qui coupe la vallée non loin de là et dont l'église se protège avec sa fameuse "tourne". Ce serait donc l'endroit où Vallorcine serait coupée en deux l'hiver.

Cependant, en patois le hameau se nomme le Sourzeray et, de nos jours encore, ses habitants des Sourzeriards. C'est un nom qu'on ne saurait récuser, mais l'expliquer n'est pas évident. Compte tenu du fait que le g français est l'équivalent du dz vallorcin (cf. murger, mordzi), je propose l'étymologie du verbe surgere, surgir en parlant d'une source, sourdre. Le "village" se serait donc implanté là en profitant de sources nombreuses, ce qui est facilement admissible.

Cependant les difficultés ne sont pas toutes surmontées pour autant. Le hameau est nommé Chozerey dans les archives de 1743 (cf. Lévi-Pinard, p. 161). Faut-il alors y voir, comme pour les Chosalets d'Argentière, un diminutif de casa, ou petite maison? C'est douteux. Nous ne sommes pas au bout de nos peines: les tabelles de 1730 désignent l'endroit comme le Sesarey ou Sesaray avec une belle constance. On n'accusera pas le tabellion de n'avoir pas su écrire ce nom alors que d'autres sont parfaitement reconnaissables. Il travaillait d'ailleurs avec l'aide de gens de la paroisse (cf. p. 6). Mais peut-être y a-t-il eu dialogue de sourds entre des Vallorcins goguenards et un fonctionnaire dur d'oreille? En tout cas si ce dernier nom a bien été utilisé, l'étymologie m'en échappe complètement. Tenons-nous en donc prudemment au Sourzeray du patois le plus récent.

Nous avons donc rencontré des racines pré-indo-européennes, c'est-à-dire antérieures aux Gaulois, celtiques, latines, et même une germanique, mais rien de spécifiquement vallorcin, sauf le mystère à tiroirs du Sizeray.

Michel Ancey.

Erratum. Une erreur impardonnable m'a fait écrire dans E v'lya n° 1 que le mont Oreb s'appelait en patois "la Vouille mousse". C'était "l'Avouille Mousse", l'aiguille émoussée donc arrondie, qu'il fallait lire. Cf. Dictionnaire savoyard de Désormaux.

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